Pierre Rabhi, une conscience écologique contestée

Un article de Reporterre, par Hervé Kempf, le 06/12/2021.

Il était une figure marquante de l’écologie en France. Pierre Rabhi a été emporté par une hémorragie cérébrale à Lyon, le 4 décembre, à 83 ans. Il a fortement contribué à faire progresser la conscience écologique auprès du grand public dans les années 2000, sans lui impulser un contenu politique.

Pierre Rabhi, en 2011. © AFP/Philippe Desmazes

L’histoire de l’homme est connue comme une légende sans cesse répétée, mais d’abord racontée dans un très beau livre, Du Sahara aux Cévennes (1983, puis réédition par Albin Michel en 1995). Il y décrit avec un réel talent poétique le parcours étonnant d’un petit enfant du désert saharien, que sa mère atteinte de tuberculose avait confié à un couple de parents adoptifs blancs. Il monte en France à l’âge d’homme, où la vie ouvrière et son enfermement lui font choisir en 1960, avec son épouse, le grand saut vers la campagne — ou le « retour à la terre », selon son expression — sur un sol désolé d’Ardèche. Là, dans la pauvreté, le couple apprend à cultiver la terre, en l’amendant et en l’enrichissant selon les méthodes de ce qu’on appelait à peine alors l’agriculture biologique.

L’apprenti paysan s’inspire de la biodynamie conçue par l’anthroposophe autrichien Rudolf Steiner, technique « qui me semble être apte à répondre à l’exigence de globalité ». Avec les années, la terre revêche se transforme en ferme productive, et Pierre Rabhi y gagne une réputation qui franchit les limites du voisinage, devenant en 1978 chargé de formation en agroécologie par le Centre d’étude et de formation rurales appliquées (Cefra). On le retrouve dans les années 1980 au Burkina Faso, où il promeut l’agrobiologie sous l’éphémère présidence de Thomas Sankara, puis dans de nombreuses missions au Mali, au Maroc, en Algérie, au Togo, etc.

Le petit paysan ardéchois est devenu un expert international apprécié, ponctuant son parcours de nombreux livres, comme L’offrande au crépuscule (1989). Il développe son activité avec l’association Terre et humanisme, créée en 1994. Il va commencer à sortir de l’ombre en 2002 : avec des proches, il amorce une campagne présidentielle autour de l’idée d’ « insurrection des consciences ». Il ne recueille pas assez de signatures d’élus pour se présenter, mais il est lancé publiquement et médiatiquement, et va commencer, en parallèle de ses activités agricoles, à donner de nombreuses conférences.

Pierre Rabhi, en 2018. © AFP/Fadel Senna

Une « sobriété heureuse »

Avec Cyril Dion, il crée en 2007 le mouvement Colibris, qui exprime la substantifique moelle de sa pensée : agir, comme le petit colibri face au feu, même si la goutte d’eau ne peut rien faire contre l’incendie — mais peut-être son exemple inspirera-t-il à tous les autres l’envie de s’engager, et tous ensemble, de repousser le péril ? Individualisme, action locale, empathie plutôt que conflit, voilà le cœur de sa philosophie politique, qui séduit parce qu’elle est portée par un personnage authentique, bonhomme, au discret charisme, et qui exprime par des formules incisives des sagesses qui semblent forgées au coin du bon sens. Dans une société que commence à travailler la conscience écologique, il exprime par des expressions bien trouvées, comme « la sobriété heureuse », le besoin d’un changement des modes de vie. Mais sa pensée refuse toute critique politique et tout engagement collectif, plaçant l’espoir dans une spiritualité vague, mais sincère, elle aussi bien dans l’esprit d’une époque qui rejette les religions. « La reconquête du songe » était le sous-titre du livre Du Sahara aux Cévennes, et c’est bien un songe qu’il proposait à un public en recherche de repères.

Son talent, mais aussi la dépolitisation de sa pensée — guère menaçante pour quiconque, donc — ont favorisé son succès médiatique, de plus en plus large au début des années 2010, jusqu’à ce que les aspects conservateurs de sa pensée suscitent la critique. Ainsi, en 2013, dans un entretien avec Reporterre, alors que le débat était vif sur le mariage homosexuel, il expliquait : « C’est là qu’on se rend compte que nous ne subissons pas les problèmes fondamentaux, que nous sommes dans une sorte de délire généralisé. Le mariage homosexuel est un symbole de cette manipulation des consciences, où on crée des phénomènes de société qui n’en sont pas. » Sur les relations entre hommes et femmes, il avait déclaré dans Kaizen : « Je crois qu’il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse dans cette complémentarité. » Par ailleurs, son refus systématique de s’engager dans les luttes de l’écologie, comme celle de Notre-Dame-des-Landes ou plus tard dans le mouvement Climat, le coupaient des jeunes et de la nouvelle dynamique contestatrice.

Éveilleur de conscience, Pierre Rabhi devenait dépassé par les forces qu’il avait contribué à stimuler. Il rêvait d’un monde sans conflit. Cela le rendait aveugle à la réalité des puissances de ce monde, et donc impuissant. La mort de cet homme attachant marque la fin de l’idée d’une écologie consensuelle dont il était, avec Nicolas Hulot, un des promoteurs.

L’article de Reporterre est ici.

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