Pesticides : les radars défectueux des autorités sanitaires

Un article de Reporterre, par Paule Bénit et Pierre Rustin, le 16/04/2021.

Pour les auteurs de cette tribune, les recommandations sur les pesticides formulées par les autorités sanitaires française et européenne ignorent des aspects cruciaux de l’exposition à ces substances : la toxicité avérée de certains produits même à de très faibles doses et l’effet cocktail présent dans la nature qui affecte l’ensemble du vivant.

Photo d’illustration.

Paule Bénit est ingénieure de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et Pierre Rustin est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Ils travaillent sur les maladies mitochondriales humaines depuis plus de vingt ans au sein de l’unité Inserm de l’Hôpital Robert Debré à Paris. Ils ont lancé l’alerte sur les pesticides SDHI.


Dans les pays dits développés, les usages de pesticides sont censés être précédés de recommandations établies par les autorités sanitaires, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) au niveau européen et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) en France.

Si étonnant que cela puisse paraître, ces diverses autorisations et recommandations sont établies pour l’essentiel sur la base des seules études produites par les industriels. À partir de ces études aux résultats en général non publiés (et souvent accessibles seulement en partie, à la différence des travaux scientifiques), une dose journalière autorisée (la DJA, exprimée en mg/kg/jour) est calculée, supposée garantir une absence de risque pour la santé tout au long d’une vie humaine [1].

Cette situation est problématique, pour trois raisons :

  • S’il est possible de démontrer la toxicité d’un pesticide en laboratoire ou en extérieur, il est quasiment impossible de garantir son innocuité, même testé seul, même à petite dose, pour tous les organismes vivants qui y seront exposés et en toute situation.
  • À côté de l’exemple des néonicotinoïdes, le cas des pesticides SDHI [2] montre qu’il existe des mécanismes cellulaires qui expliquent bien pourquoi la présence de pesticides même à très petite doses, inférieures aux normes réglementaires européennes, peut être toxique sur le long terme [3].
  • Dans la réalité, nous n’avons jamais affaire à un seul pesticide, mais de façon simultanée à des dizaines, voire à des centaines, et cela dans des conditions extrêmement variables qui ne peuvent être simulées en laboratoire.

Par ailleurs, seule est considérée la toxicité directe pour l’homme. En adoptant cette vision ethnocentrée, on fait mine d’ignorer que la santé de la biosphère est aussi celle de l’humanité. Les éventuels effets sur la biodiversité, qui ne sont qu’exceptionnellement évoqués dans ces études industrielles, ne sont toujours vus que comme des effets secondaires de peu d’importance.

Une toxicité démontrée, même à faibles doses

L’échec de cette procédure, non scientifique mais « réglementaire », adoptée par nos agences de « sécurité », est désormais établi avec la destruction de la biodiversité constatée par les scientifiques, la croissance des maladies reconnues comme professionnelles chez les agriculteurs, les milliers de publications scientifiques rapportant la toxicité démontrée de très nombreux pesticides, même à faibles doses, dans une grande variété de situations sur un grand nombre d’organismes vivants. Cela ne l’empêche pas d’être encore en vigueur de nos jours.

À l’inverse, une attitude scientifique, reconnaissant les limites de ce que la science peut montrer, conduit, à partir des résultats des laboratoires comme de ceux du terrain, à conclure que, malgré toutes les DJA et tous les règlements, les pesticides sont par nature dangereux et se révèlent toxiques dans leurs usages actuels, y compris en toutes petites quantités, et éventuellement même à l’état de traces.

Photo d’illustration. Jean-François Monier/AFP

Les traces parlons-en… Il a été montré, par exemple, que des cellules humaines en culture mises en présence de très faibles quantités de SDHI meurent en quelques jours. Les mécanismes d’action des SDHI permettent d’affirmer que des doses même bien inférieures à celles actuellement autorisées seront toxiques sur le long terme pour les organismes vivants qui y seront exposés. Ces éléments accessibles depuis des années dans la littérature scientifique mondiale ne sont pas pris en compte par les agences de sécurité européennes ou françaises.

Associations de pesticides : une grave omission

Nous humains, comme la plus grande partie de la biosphère, n’avons plus jamais affaire à un seul pesticide dans la nature, mais de façon simultanée à de petites quantités de dizaines, voire de centaines d’entre eux, et cela dans des conditions extrêmement variables. L’action d’un seul de ces pesticides en petite quantité passera sans doute « sous les radars » défectueux des expériences réglementaires. Quant aux associations de pesticides, elles ne sont pas prises en considération dans ces expériences. Il faut être irresponsable pour assurer qu’il n’y a là pas de problème.

Par exemple, l’utilisation d’oxygène dans les cellules repose sur une chaîne respiratoire composée de quatre complexes qui se trouvent être ciblés par différents pesticides. Le complexe I est ciblé par la roténone (longtemps vendue comme insecticide en France), le paraquat et, de façon secondaire, par de nombreux pesticides, dont des triazoles, vendus eux comme fongicides. Le complexe II est ciblé par les SDHI. Le complexe III est lui ciblé entre autres par les strobilurines, vendus comme fongicides et certains SDHI. Le complexe IV sera lui sensible au cyanure (encore utilisé aux États-Unis pour tuer les loups), mais également par le SH2, libéré lors de la décomposition des algues vertes, dont la prolifération est largement due aux nitrates rejetés par l’agriculture et des effluents d’élevage.

Par ailleurs, le fonctionnement de cette chaîne respiratoire est sous la surveillance étroite de substances et d’enzymes dites antioxydantes. De ce point de vue, nombreux sont les pesticides qui vont diminuer les capacités des cellules à fabriquer ces substances et enzymes antioxydantes, induire un stress oxydant susceptible de causer la mort des cellules. Des noms ? Des bien connus, comme le glyphosate, et de nombreux herbicides, de nombreux néonicotinoïdes, dont les tueurs d’abeilles comme l’imidaclopride.

Mélanger le tout, c’est mettre les allumettes (SDHI, strobilurines, ou… le chlordécone, etc.) et cacher les extincteurs (glyphosate, néonicotinoïdes, etc.).

Investir dans les moyens de s’en passer, plutôt que dans des études forcément incomplètes sur leurs effets

Cet exemple illustre comment le mélange de différents pesticides pourra avoir un effet démultiplié et entraîner la mort accrue des cellules et des organismes exposés. C’est pourquoi la toxicité d’un pesticide isolé ne saurait être étudiée de façon sérieuse. On peut s’interroger, au vu du nombre de pesticides qui se trouvent maintenant partout, sur la faisabilité et la signification des études de toxicologie qui portent sur un nombre forcément limité de pesticides. Sans parler du coût de telles études ! Mieux vaudrait investir dans les moyens de se passer des pesticides tels qu’actuellement utilisés.

Alors rien à voir, pas d’alerte, passez votre chemin, comme ose le prétendre l’Anses, notre agence de sécurité ? Quelle irresponsabilité ! Cela fait plus de quatre ans que le mécanisme d’action étant parfaitement démontré, nous avons signalé la toxicité des SDHI pour une multitude d’organismes et leur danger pour l’humanité : ne passons plus notre chemin !

Les conditions d’autorisation et d’utilisation des pesticides devraient être revues de fond en comble pour intégrer au plus vite les connaissances scientifiques. Les autorisations d’utilisation ne devraient être qu’exceptionnelles et accordées par des agences éloignées des intérêts financiers et indépendantes des acteurs promouvant ces produits.

L’article de Reporterre est ici.

Notes

[1] Cette valeur DJA est issue d’une approche empirique inventée par un toxicologue, René Truhaut, il y a 70 ans. Pour déterminer une valeur de DJA, des expérimentations sur des animaux sont réalisées avec des expositions répétées ou non, sur des durées pouvant aller jusqu’à la vie entière pour des études sur des rongeurs. Il s’agit de déterminer un seuil à partir duquel des effets toxiques sont observés. Ce seuil chez l’animal est aussi appelé « Dose Sans Effet » (DSE). Celle-ci est convertie ensuite en un équivalent chez l’homme, sur la base d’un facteur de correction qui intègre la masse corporelle (volume et poids), et qui dépend donc de l’animal choisi au départ. Pour finir cette valeur est divisée par un facteur 10, dont on assume, sans aucune évaluation scientifique, qu’il assure une marge de sécurité pour l’homme de façon à rendre compte de différences physiologiques et processus biologiques différents entre l’animal et l’homme.

[2] Les substances SDHI vont provoquer, à très faibles doses, une production anormale d’espèces oxydantes susceptible d’entraîner la mort des cellules chez tous les êtres vivants. Elles sont utilisées comme fongicides en agriculture.

[3] Ces mécanismes cellulaires sont détaillés sur le site EndSDHI.com.

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