La bataille pour les retraites est une bataille écologique

Reporterre  Un article de Reporterre, par François Ruffin, le 12/12/2019.

Dans cette tribune, François Ruffin rappelle l’enjeu de la bataille des retraites : réduire la place du travail dans nos vies. Et comment ce projet d’émancipation est éminemment écologique.

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« J’ai changé », proclamait le président à la rentrée. Lui s’était mis au vert, et tout le gouvernement avec, et le Premier ministre à l’« écologie souriante ». Mais alors, où est-elle, l’écologie, dans la « réforme phare du quinquennat » : les retraites ? Fini, silence, eux n’en parlent plus. Comme si ce projet, de société, ne touchait pas la planète. Comme si c’était juste « technique », et le débat sur les retraites, en effet, avec ses experts, ses économistes, tourne vite au dossier techno.

On se jette à la figure des chiffres, des pourcentages, des rapports du Conseil d’orientation des retraites et de la Cour des comptes, remplis de milliards et de déficits. Mais on entend peu parler du bonheur, ou même de nos peurs. La fin s’efface derrière les moyens. Le « non » à la contre-réforme Macron éclipse tout « oui » à autre chose. On en oublie l’idéal social voulu à la Libération, par Ambroise Croizat et ses camarades, mais surtout l’idéal écologique que nous poursuivons pour demain. Deux idéaux, la protection sociale et la protection de l’environnement, qui vont de pair.

Une évidence, en préalable : nous devons vivre sans croissance. « Produire plus, pour consommer plus, pour produire plus, pour consommer plus », comme le hamster dans sa roue, mène la planète droit dans le mur. Et les hommes à l’usure.

Ce week-end, je me suis replongé dans Prospérité sans croissance, le livre de l’économiste Tim Jackson. Il cite une étude, prospective, réalisée par l’économiste canadien Peter Victor :

« Dans ce scénario, le chômage et la pauvreté sont tous deux réduits de moitié grâce à des politiques sociales et de temps de travail. Et l’on obtient une baisse de 20 % des émissions de gaz à effet de serre au Canada.La réduction du temps de travail est l’intervention politique clé qui empêche le chômage de masse. La productivité du travail est censée augmenter à peu près au même rythme qu’elle l’a fait dans le passé au Canada, ce qui devrait logiquement entraîner une diminution de l’emploi. Mais, dans ce cas-ci, le chômage est évité par un partage du travail disponible plus équitable au sein de la main d’œuvre. Réduire la durée du temps de travail hebdomadaire est la solution la plus simple et la plus souvent citée au défi du maintien du plein emploi sans augmentation de la production. Mais cette réduction du temps de travail ne peut réussir que sous certaines conditions : la distribution stable et relativement équitable des revenus. »

Les retraites, c’est un combat sur le temps de travail

C’est la question clé, depuis le XIXe siècle : la libération du travail. La fin du travail des enfants, le recul à 12 ans, puis 14 ans, puis 16 ans, de leur entrée à la mine ou à l’usine, c’est un combat sur le temps de travail. Le dimanche chômé, puis le « samedi anglais », comme on l’a appelé, c’est un combat sur le temps de travail. Le congé maternité, les congés payés, c’est un combat sur le temps de travail. La loi des « huit heures », huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures de loisir, c’est un combat sur le temps de travail. Les heures de formation, ou de délégation, c’est un combat sur le temps de travail. Et bien sûr, les retraites, c’est un combat sur le temps de travail.

1982, en France, est le dernier moment de partielle libération. Par les 39 h à la place de 40. Par la cinquième semaine de congés payés. Et surtout, par la retraite à 60 ans (à la place de 65).

Cette période, entre 1981 et 1983, me passionne, les soubresauts d’une gauche qui « va basculer à droite ». Aussi ai-je épluché la presse de ces deux années : l’âge de la retraite venait donc d’être baissé à 60 ans, et dans un sondage, que pensaient les Français, à l’époque, majoritairement ? Qu’il passerait bientôt à 55 ans ! Tant cela semblait le sens de l’histoire.

D’ailleurs, l’économiste John Maynard Keynes estimait qu’à la fin du XXe siècle, les besoins économiques seraient satisfaits, au moins dans les pays développés, que les humains exploreraient d’autres chemins pour le progrès, et qu’ils consacreraient moins de vingt heures par semaine au travail.

Alors, que s’est-il passé dans les années 1980 ? Pourquoi avons-nous rebroussé chemin ? Pourquoi travaillons-nous plus longtemps ? Le dimanche, à nouveau ? Des semaines de 35 h sur le papier, plus en vérité, et bien au-delà des 20 h prévues par Keynes ? Et pourquoi, depuis près de quarante ans, malgré les machines, l’informatique, Internet, bref, malgré les « gains de productivité », pourquoi n’avons-nous pas libéré une sixième semaine de congés payés ?

D’abord à cause des dividendes des actionnaires, dont la part a plus que triplé : en 1983, on travaillait en moyenne une semaine par an pour les actionnaires. Aujourd’hui plus de trois semaines.

La suite de l’article de François Ruffin pour Reporterre est ici.

François Ruffin est député France insoumise de la 1re circonscription de la Somme. Dans son livre Il est où, le bonheur, (éd. Les Liens qui libèrent, novembre 2019) le député appelle à former un « Front populaire écologique ».

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François Ruffin.

A propos Jazz Man

Clarinettiste amateur, j'aime le jazz.
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