La France exporte en Chine 25% des chênes bicentenaires qu’elle abat

L'humanité.jpg  Un article de l’Humanité, par Gérard Le Puill, le 07/02/2018.

En France, les scieries tournent à 60% de la capacité de production faute de disposer de chênes de qualité en quantités suffisantes. Et en même temps, 25% des arbres abattus dans l’Hexagone sont exportés pour être travaillés en Chine avant de revenir en Europe après avoir parcouru 7 000 kilomètres en camion et environ 28 000 autres sur des bateaux. Les entreprises de sciage lancent un cri d’alarme et en appellent au président de la République.

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Dans une lettre ouverte, les industriels du bois ont indiqué hier qu’ils demandaient à rencontrer le président de la République. Photo : Pascal Lachenaud/AFP

Entre le moment où un chêne commence à pousser et le moment où il sera abattu pour être transformé en bois d’œuvre de qualité, il s’écoule deux siècles au minimum. Il faut avoir cette donnée en tête pour prendre la mesure du cri d’alarme qui a été lancé hier par les industriels français de la transformation du bois. Ces derniers sont à la tête de 1 800 entreprises presque toutes familiales, dont beaucoup de scieries. Faute de matière première, ces dernières n’utilisent leur outil de production qu’à hauteur de 60% de sa capacité à produire du volume. Selon les chiffres fournis hier par la Fédération nationale du bois, la récolte de chêne à sciage a baissé en France de 17% en dix ans passant de plus de 2,5 millions de m3 en 2007 à 2,1 millions de m3 en 2017. Mais en même temps, pour reprendre la formule désormais connue d’un homme connu,  les grumes entières partant en Chine pour y être transformées en  meubles et en parquets ne cessent d’augmenter au point d’atteindre 25% des chênes abattus chaque année en France.

La tempête de 2009 s’était traduite par le déracinement de millions d’arbres en France, notamment dans la forêt landaise et dans l’Est de la  France. Comme il y avait plus de bois de résineux que de débouchés en France et en Europe, une partie importante a été exportée en Chine. C’est, semble-t-il,  a partir de là que les industriels chinois de la filière bois on commencé à s’intéresser aux chênes hexagonaux. Soucieux  de laisser pousser leurs propres arbres plus longtemps et moins servis que précédemment par le bois de Sibérie, ils se sont de plus en plus intéressés aux chênes français.

Et pour 5€ de plus par mètre cube de bois précieux

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AFP Photo / Guillaume Souvant

En France, les lots de bois sont vendus aux enchères. Comme on le sait, c’est toujours la dernière enchère qui l’emporte, même si elle ne donne que 5€ de plus que l’avant dernière sur chaque mètre cube de grume. En dix ans les prix ont augmenté de 65% selon l’Office national des forêts (ONF) qui vend environ 50% des grumes de chêne en France, l’autre moitié étant vendue par une multitude de propriétaires privés. Mais c’est moins le prix que la raréfaction de l’offre qui prive les scieries du bois pour lequel elles ont des débouchés.

Certes, le moindre coût de la main d’œuvre des scieries en Chine par rapport à la main d’œuvre française permet aux transformateurs chinois de bien s’en sortir, y compris en réexportant une partie de ce bois dans les pays de  l’Union européenne. En revanche, le bilan carbone de cette politique qui pratique la théorie des avantages comparatifs chère à nos économistes libéraux, à partir de la seule différence du coût de la main d’œuvre, est désastreux.  Un arbre abattu en France, puis expédié en Chine pour être réimporté en France ou dans l’Union européenne sous forme de meuble où de parquet, va parcourir une moyenne de 28 000 kilomètres en bateau et 7 000 kilomètres en camion.

Ce seul supplément imputable au transport multiplie par 17 le bilan carbone d’un chêne abattu en France et travaillé en Chine. Et encore, on peut penser qu’il est aggravé par une consommation électrique chinoise provenant  surtout du charbon alors que l’énergie électrique dans notre pays n’émet presque pas de CO2. Quand on débite en France une grume abattue dans nos forêts pour en faire du bois d’œuvre, environ 50% du volume de cet arbre est composé de « chutes » qui peuvent être transformées en pellets pour devenir du bois de chauffage. Il existe des chaudières très performantes qui réduisent considérablement le bilan carbone du bois de chauffage. Quand l’arbre part en Chine, ce bois énergie est également perdu pour l’économie française.

Vers une multiplication des dépôts de bilan

Hier, au cours de leur conférence de presse, les industriels du bois, tous à la tête d’entreprises familiales, ont insisté sur le fait que, faute de matière première, à savoir des chênes de qualité en quantité suffisante, on allait vers des dépôts de bilans dans la filière. Ils ont aussi indiqué que parmi les pays qui ont, ces dernières années, interdit ou restreint les exportations de grumes de chêne figurent la Chine, la Russie, l’Ukraine, le Brésil, le Canada. C’est aussi le cas de l’Allemagne, de la Bulgarie et de la Hongrie au sein de l’Union européenne.

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Grumes de la forêt de Mormal embarquées vers la Chine via Anvers.

Pourquoi la France ne prend-elle aucune initiative dans ce domaine deux ans après la Cop21 qui s’est tenue à Paris en décembre 2015 ?  Rien n’a été fait sous la présidence de François Hollande. Rien n’a été tenté depuis l’arrivée à l’Elysée d’Emmanuel Macron, malgré la nomination de Nicolas Hulot au ministère de la Transition écologique et solidaire. Les industriels du bois ont indiqué hier qu’ils demandaient à rencontrer le président de la République. Cette demande est ainsi formulée dans une  « lettre ouverte » rendue publique hier matin :

« Le président de la République alors candidat a dit « aujourd’hui la filière bois est une des plus grandes aberrations économiques que nous connaissons» avec « un pays qui exporte son bois et importe massivement des produits finis à base de bois». Et la lettre  des scieurs de poursuivre après cette citation :« Nous demandons au président de la République de nous recevoir aujourd’hui, ce soir, demain, nous sommes là, présents et attendons son appel. Chaque jour compte pour les scieries françaises ».

Notons enfin que selon un sondage effectué auprès des Français, ces derniers considèrent à 98%  qu’il est « préférable d’encourager la transformation du bois en France », plutôt que d’exporter des grumes. A 90%, ils estiment aussi que « cette filière représente un atout économique important pour la France».   

L’article de l’Humanité est ici.

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A propos Jazz Man

Point culminant du département du Nord, Anor (3 300 habitants) se situe à la limite de l’Aisne, de la Belgique et des Ardennes. Notre commune, bocagère et joliment vallonnée, est adhérente au Parc Naturel Régional de l’Avesnois. En juin 2014, un projet "d'unité de fabrication" de granulés de bois (120 000 T/an) et une centrale biomasse sans cogénération de 15 MW, nous intrigue lors de l’enquête publique. Le 18 décembre 2014, le préfet du Nord accorde à la société Jeferco l'autorisation d'exploiter cette usine expérimentale de pellets industriels qui serait destinée à alimenter des centrales électriques utilisant le bois-énergie au Danemark ou en Allemagne. Nous créons un collectif qui devient rapidement l'association Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous déposons un recours au Tribunal Administratif de Lille. En janvier 2016, la société Jeferco, ne trouvant pas suffisamment de bois vert dans le département le moins boisé de France, obtient du préfet un arrêté complémentaire lui permettant d'utiliser des bois de classe B : bois peints, collés, vernis et pouvant contenir des métaux lourds, des fongicides, des insecticides, des pesticides, des COV ou des HAP. Le 28 février 2017, le Tribunal Administratif de Lille annule l'autorisation d'exploiter. Début mars 2017, le promoteur fait appel. Le 15 juin 2017, Il obtient un sursis mais ne met pas en œuvre son projet, sans doute consciente des lacunes du dossier. Début juillet 2017, ce promoteur dépose un nouveau projet - la loi ayant changé pour lui être plus favorable - soumis à enquête publique du 01 au 30 juin 2018. Le 06 août 2018, la commissaire enquêteur publie ses conclusions, son avis et un rapport de 400 pages : AVIS DÉFAVORABLE. En septembre 2018, nous découvrons que le promoteur a déposé en juin 2017 le même projet à Damblain, une commune du département des Vosges. Serait-ce un plan B ? Le 16 octobre 2018, le CoDERST donne un avis favorable au second projet Jeferco. Le 25 octobre 2018, le préfet accorde une autorisation d'exploiter. Et au même moment, nous apprenons que fabriquer du pellet avec du bois de classe 'B', ça ne peut pas fonctionner. Les américains ont abandonné cette technique et aucun exploitant au monde n'a réussi à passer au stade industriel. C'est donc bien une usine expérimentale ! Le 11 décembre 2018, le préfet des Vosges signe l'autorisation d'exploiter : le plan B devient un plan A. Le 28 février 2019, nous déposons une requête en annulation auprès du Tribunal Administratif de Lille pour le second projet. Le 18 mars 2019, à propos du premier projet, le Ministre de la Transition Écologique et Solidaire informe la Cour Administrative d'Appel de Douai de l'obtention, par la Sas Jeferco, d'une nouvelle autorisation préfectorale (qui annulerait la première) pour ce projet d'usine expérimentale de pellets industriels. Le 24 avril 2019, le promoteur dépose un mémoire en maintien d'appel, expliquant que, pour lui, il n'y a pas de second projet mais un acte de régularisation du premier projet ayant un "caractère modificatif ou substitutif". Le 30 mai 2019, nous déposons un mémoire en non-lieu à statuer. Le 06 juin 2019, la Cour Administrative d'Appel de Douai est réunie en audience publique. Le rapporteur public demande le non-lieu à statuer. Ce qui va annuler toute la procédure liée au premier projet. Verdict fin juin, probablement. Ce type d'usine expérimentale et polluante, fonctionnant 24/24, sept jours sur sept, va contribuer à industrialiser nos forêts. Elle n'a sa place ni ici, ni ailleurs !
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