Deux mille activistes du climat ont bloqué « la République des pollueurs »

389  Un article de Reporterre, par Camille Martin, le 20/04/2019.

L’opération « Bloquons la république des pollueurs » s’est révélée d’une ampleur inédite. Vendredi 19 avril, plus de 2.000 activistes écologistes ont bloqué les sièges d’EDF, de la Société Générale et de Total à la Défense, ainsi que le ministère de la Transition écologique. C’est la plus grande mobilisation de désobéissance civile non violente jamais organisée en France. Récit en mots et en images.

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  • La Défense (Hauts-de-Seine), reportage

Vendredi peu avant 9 h, des activistes ont bloqué les entrées de trois différentes entreprises , à La Défense — EDF, Société générale et Total — ainsi que le ministère de la Transition écologique. Tandis que certains se sont assis, en « chenille », devant les portes et à l’intérieur des bâtiments, des colleurs ont entrepris de décorer l’espace et de taguer le sol, avec des slogans. « Macron, président des pollueurs », pouvait-on lire un peu partout.

Des portraits présidentiels, réquisitionnés par dizaines depuis le 21 février dans les mairies par les activistes d’Action non-violente COP21 (ANVCOP21), afin de dénoncer le vide de la politique climat d’Emmanuel Macron, ont également fait leur apparition. Ils ont été placés à l’intérieur et à l’extérieur des tours, «afin de symboliser les réels lieux de pouvoir en France». Des affiches du président de la République ont également été accolées à des écrans publicitaires. La peinture et la colle utilisées pour cette transformation visuelle de l’espace étaient bios, ont assuré les activistes.

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© Loup Barre/Reporterre

«La République des pollueurs, a déclaré à Reporterre la porte-parole d’Alternatiba Pauline Boyer, c’est l’alliance toxique entre les grands patrons des entreprises les plus polluantes et le gouvernement qui verrouille la lutte écologique et reste sourd à la mobilisation. Il est temps de faire de la désobéissance de masse. Tant que la politique du gouvernement se fera sous la pression des lobbies, Macron sera président de la “République des pollueurs” et on sera là pour lui barrer la route.» L’action a été pensée et organisée par Greenpeace France, Les Amis de la Terre, Alternatiba et ANVCOP21.

«La Société générale, c’est la dernière banque à financer les gaz de schiste»

Alice, 29 ans, faisait sa première action de désobéissance civile. En «chenille», elle bloquait une des entrées de la Société générale avec une dizaine d’autres personnes au moment où on leur a annoncé la «bonne nouvelle», autour de 9 h 30 : «Toutes les cibles visées ont été atteintes et des personnes se trouvent dans chacun des bâtiments visés.»

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© Nnoman Cadoret / Reporterre

Très vite, les policiers sont arrivés sur place, mais sans pouvoir empêcher les blocages. Quelques gaz lacrymogènes ont été envoyés, mais aucune action d’évacuation n’a été lancée dans la matinée. Les médiateurs, aussi appelés « peace keepers », avaient pour mission d’échanger avec les salariés des entreprises bloquées, et de leur expliquer l’action. Certains employés se sont montrés solidaires, d’autres très énervés.

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Le chanteur HK a donné un concert devant la tour EDF. © NnoMan/Reporterre

« La majorité d’entre eux étaient d’accord avec le message de notre action mais pas avec la méthode de blocage, nous a raconté Marc, devant la Société générale. Ils trouvent que c’est toujours la Société générale qui prend alors qu’il y a d’autres banques. C’est vrai, mais c’est la dernière banque à financer les gaz de schiste. Quand on leur a dit qu’on est aussi présents à EDF, à Total et au ministère, ils se sont détendus. Certains, des jeunes surtout, nous ont même dit merci. » À 10 h, les chanteurs HK et Kalun ont donné des concerts sous le soleil, devant EDF et la Société générale, participant à détendre l’ambiance.

Jon Palais, l’un des porte-parole d’ANVCOP21, a précisé à Reporterre le choix des « cibles » :

« On bloque le siège de la Société Générale, la banque française numéro Un des énergies les plus sales. On bloque le siège de Total, qui fait partie des vingt entreprises les plus émettrices de CO2 au monde, et qui continue une logique extractiviste des énergies fossiles. On bloque le siège d’EDF, dont le mix énergétique, 10 % de renouvelables pour 70 % de nucléaire, ne permet pas de relever le défi climatique. Et on bloque le ministère de la Transition écologique et solidaire, qui est le complice de ces politiques des multinationales, puisqu’il autorise des projets qui vont totalement à l’encontre de tout ce que recommandent les climatologues : il autorise l’importation d’huile de palme par Total, ce qui va aggraver la déforestation donc le dérèglement climatique. Il autorise le projet de la Montagne d’or en Guyane qui va entraîner de la déforestation. Il autorise de grands projets d’infrastructure comme le Grand contournement ouest de Strasbourg. »

« On est là pour éveiller les consciences, et on recommencera »

Les bureaux à La Défense du ministère de la Transition écologique ont aussi été bloqués par un sit-in. Parmi les activistes, Hélène, T-shirt jaune « debout et déterminé-e pour le climat », était venue d’Alsace pour jouer le rôle de « peace keeper ». C’était sa toute première action.

« On en a assez de faire des marches ou de signer des pétitions sans être entendus. On est là pour la journée, pour éveiller les consciences, et on recommencera. Ici, on dénonce le ministère de la Transition écologique qui sert de passe plat pour les grands pollueurs comme Total, qui commence à raffiner de l’huile de palme à la Mède. »

Sur Twitter, le ministre de la Transition écologique François de Rugy a pour sa part défendu l’action environnementale du gouvernement :

« Aux quelques militants radicaux qui ciblent le Président et le gouvernement : vous vous trompez d’ennemis ! Interdiction de l’exploitation des gaz de schiste, sortie du charbon, remplacement des chaudières au fioul, loi énergie-climat. Nous agissons ! »

Même son de cloche du côté de Total. En réponse à l’action de désobéissance civile, le PDG de la firme pétrolière, Patrick Pouyanné, a défendu son groupe, indique le site Boursorama.com. « Beaucoup de gens manifestent aujourd’hui encore à Paris sur ces défis, demandant que plus soit fait » contre le changement climatique, a-t-il dit lors d’un discours prononcé dans le cadre d’un sommet pétrolier à Paris. « Nous savons tous que ce n’est pas si facile parce que la première demande de la population est d’avoir accès à plus d’énergie, une énergie abordable, et qui doit être propre. » Le patron du géant pétrolier et gazier a cité la promotion du gaz naturel, des biocarburants et des investissements dans des puits de carbone parmi les actions entreprises par Total. Pas de quoi satisfaire les militants, qui demandent notamment la fermeture de la bio-raffinerie de la Mède, accusée d’accélérer la déforestation.

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Jean-François Julliard, directeur de Greenpeace France, motive les troupes. © NnoMan/Reporterre

Devant le siège d’EDF, une trentaine de CRS sont entrés en action à la mi-journée. Mais l’opération d’évacuation s’est vite révélée laborieuse pour les policiers : les militants, solidement accrochés les uns aux autres, faisaient les « poids morts » dès qu’on les soulevait, rendant la tâche ardue. « La police, doucement, on fait çà pour vos enfants », chantaient les activistes. A l’intérieur du siège d’EDF, des militants se sont enchaînés avec des « arms blocks » (bloqueurs de bras) et ont particulièrement donné du fil à retordre aux CRS. Ceux-ci, habillés de noir dans la chaleur, avaient l’air épuisés. D’autres activistes s’étaient attachées avec des « serflex », sortes de menottes, au mobilier urbain. Les forces de l’ordre ont mis plus de deux heures à évacuer le bâtiment.

En fin d’après-midi, les CRS se sont attelés à l’évacuation de la Société générale et de Total, non sans tension. D’après nos informations, une seule personne aurait été arrêtée, soupçonnée d’avoir brisé une vitre du siège de la Société générale. Malgré tout, les militants sont restés jusque tard dans la journée, enchaînant les slogans et les chants : « On est là, même si Macron ne veut pas, on est là. Contre les gros pollueurs et pour un avenir meilleur, même si Macron ne veut pas, on est là. »

Au final, les organisateurs jugent qu’il s’agit d’un premier pas réussi : « Cette action s’inscrit dans une montée en puissance du mouvement pour la justice climatique et sociale, a déclaré Pauline Boyer, d’ANVCOP21, dans un communiqué. Des milliers de personnes sont maintenant prêtes à désobéir et à s’interposer physiquement pour défendre des conditions de vie dignes sur Terre maintenant et pour les générations futures. » Les activistes ne comptent donc pas s’arrêter à cette première journée de blocage : ils ont lancé un appel à rejoindre, le 24 mai prochain, la nouvelle grève mondiale des jeunes pour le climat.

L’article de Reporterre est ici.

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A propos Jazz Man

Point culminant du département du Nord, Anor (3 200 habitants) se situe à la limite de l’Aisne, de la Belgique et des Ardennes. Notre commune, bocagère et joliment vallonnée, est adhérente au Parc Naturel Régional de l’Avesnois. En juin 2014, un projet "d'unité de fabrication" de granulés de bois (120 000 T/an) et une centrale biomasse sans cogénération de 15 MW, nous intrigue lors de l’enquête publique. Le 18 décembre 2014, le préfet du Nord accorde à la société Jeferco l'autorisation d'exploiter cette usine expérimentale de pellets industriels qui serait destinée à alimenter des centrales électriques utilisant le bois-énergie au Danemark ou en Allemagne. Nous créons un collectif qui devient rapidement l'association Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous déposons un recours au Tribunal Administratif de Lille. En janvier 2016, la société Jeferco, ne trouvant pas suffisamment de bois vert dans le département le moins boisé de France, obtient du préfet un arrêté complémentaire lui permettant d'utiliser des bois de classe B : bois peints, collés, vernis et pouvant contenir des métaux lourds, des fongicides, des insecticides, des pesticides, des COV ou des HAP. Le 28 février 2017, le Tribunal Administratif de Lille annule l'autorisation d'exploiter. Début mars 2017, le promoteur fait appel mais le préfet abandonne. Le 15 juin 2017, il obtient un sursis mais ne met pas en œuvre son projet, sans doute consciente des lacunes du dossier. Début juillet 2017, ce promoteur dépose un nouveau projet - la loi ayant changé pour lui être plus favorable - soumis à enquête publique du 01 au 30 juin 2018. Le 06 août 2018, la commissaire enquêteur publie un rapport de 400 pages, ses conclusions et son avis : AVIS DÉFAVORABLE. En septembre 2018, nous découvrons que le promoteur a déposé en juin 2017 le même projet à Damblain, une commune du département des Vosges. Serait-ce un plan B ? Le 16 octobre 2018, le CoDERST donne un avis favorable au second projet Jeferco, sans tenir compte de l'avis défavorable de l'enquête publique. Le 25 octobre 2018, le préfet accorde une autorisation d'exploiter, ne tenant aucun compte de l'avis défavorable émis par le commissaire enquêteur. Et au même moment, nous découvrons que fabriquer du pellet avec du bois de classe 'B', ça ne peut pas fonctionner. Les américains ont abandonné cette technique et aucun exploitant au monde n'a réussi à passer au stade industriel. C'est donc bien une usine expérimentale ! Le 11 décembre 2018, le préfet des Vosges signe l'autorisation d'exploiter à Damblain : le plan B devient un plan A. Le 28 février 2019, nous déposons une requête en annulation auprès du Tribunal Administratif de Lille pour le second projet. Le 18 mars 2019, à propos du premier projet, le Ministre de la Transition Écologique et Solidaire informe la Cour Administrative d'Appel de Douai de l'obtention, par la société Jeferco, d'une nouvelle autorisation préfectorale (qui annulerait la première) pour ce projet d'usine expérimentale de pellets industriels. Le 24 avril 2019, le promoteur dépose un mémoire en maintien d'appel, expliquant que, pour lui, il n'y a pas de second projet mais "un acte de régularisation du premier projet ayant un caractère modificatif ou substitutif". Le 30 mai 2019, nous déposons un mémoire en demande de non-lieu à statuer. Le 06 juin 2019, la Cour Administrative d'Appel de Douai est réunie en audience publique. Le rapporteur public demande le non-lieu à statuer. Le 20 juin 2019, la Cour d'appel de Douai prend un arrêté selon lequel "il n’y a pas lieu de statuer sur la requête de la société Jeferco". Le 26 aout 2019, la société Jeferco dépose un pourvoi en cassation auprès du Conseil d’État qui a 3 mois pour examiner et admettre ou refuser cette demande. Le second projet est en cours d'instruction au Tribunal Administratif de Lille. Une clôture de l'instruction est annoncée pour le 30 septembre 2019. Ce type d'usine expérimentale et polluante, fonctionnant 24/24, sept jours sur sept, va contribuer à industrialiser nos forêts. Elle n'a sa place ni ici, ni ailleurs !
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