Le «paysan-chercheur» Félix Noblia invente l’agriculture sans pesticides et sans labour

389  Un article de Reporterre, par Chloé Rebillard, le 27/02/2019.

Après avoir repris la ferme de son oncle, Félix Noblia a bouleversé la manière de travailler les sols. Il lance des expérimentations en agroécologie en souhaitant semer les graines d’un renouveau du monde paysan.

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Trois rues longées de maisons blanches composent le petit village basque de Bergouey avec, en contrebas, la partie Viellenave qui se love contre la rivière. Tout autour, des collines vertes sur lesquelles se succèdent des cultures, des pâturages et des forêts. C’est dans ce décor que Félix Noblia a déboulé au début des années 2010. Lui, l’enfant de la côte, qui a grandi entre Bidart et Biarritz, aimant le surf et la guitare et dont les parents ne sont pas agriculteurs, a décidé de reprendre la ferme de son oncle sans réelles connaissances en agriculture. Il est pourtant vite devenu un «paysan-chercheur» et a fait de son exploitation un lieu d’expérimentation pour les techniques d’agroécologie.

Au bord d’un de ses champs, d’un coup de bêche, le jeune homme sort une motte de terre : «Regardez, le réseau racinaire et la faune qui s’y développe, la biologie travaille pour nous  En surface de la motte, un paillage en décomposition nourrit le sol. Ce paillage est la recette du fonctionnement de sa ferme, car Félix Noblia pratique le semis direct sous couvert végétal en agriculture biologique.

En agriculture conventionnelle, le semis direct — c’est-à-dire que le sol n’est pas travaillé au préalable — est répandu, les mauvaises herbes étant détruites par du glyphosate. En agriculture biologique, le travail de la terre par le labour pour arracher les plantes indésirables est souvent présenté comme inévitable. Or, les deux systèmes ont leurs inconvénients. En conventionnelle, l’usage des pesticides a des effets nocifs sur la biodiversité et la santé humaine. En biologique, l’érosion et l’épuisement des sols menace la durabilité de l’agriculture. Pour Félix Noblia, le dilemme se résume ainsi : «En utilisant des pesticides, on tue des humains ; en travaillant le sol, on tue l’humanité.» Il a refusé de choisir entre les deux et a converti sa ferme en agriculture biologique tout en pratiquant le semis direct.

«Si tous les agriculteurs se mettaient à cette technique, nous pourrions stocker tout le carbone émis par les énergies fossiles et stopper le réchauffement» 

Il s’est inspiré d’agriculteurs étasuniens qui ont développé le semis direct sous couvert végétal. Le principe consiste à semer des plantes qu’il passe ensuite au rouleau cranté quand elles ont atteint leur taille optimale. Elles forment alors un paillage recouvrant le sol, qui se décompose pour former de l’humus. Puis, il sème les espèces qu’il cultive : du maïs, de l’orge, du soja, du colza, etc. Sur ses 150 hectares de terres, il a eu l’occasion de tester de nombreuses combinaisons d’espèces et, grâce aux réussites et aux échecs, d’observer les rendements les meilleurs : ainsi, il a pu constater que le pois fourrager constitue le meilleur couvert végétal pour du maïs. Mais, la nouveauté par rapport à ses prédécesseurs aux États-Unis, c’est sa conversion en agriculture biologique. Félix Noblia parvient à se passer de produits phytosanitaires en jouant sur les temporalités : le paillage étouffe les mauvaises herbes jusqu’à ce que la taille des plantes issues de ses semis soit suffisante pour concurrencer toute autre pousse.

Selon Félix Noblia, les avantages de cette technique sont innombrables. Elle lui permet notamment de stocker du carbone dans ses sols grâce aux plantes en décomposition. «Si tous les agriculteurs se mettaient à cette technique, nous pourrions stocker tout le carbone émis par les énergies fossiles et stopper le réchauffement», explique-t-il. Des scientifiques ont calculé que, pour stocker l’ensemble du carbone émis par les activités humaines, il faudrait que le sol absorbe 0,4 % de carbone supplémentaire chaque année. L’initiative «4 pour mille» lancée au moment de la COP21 reprend ce calcul. Or, les paysans qui utilisent cette technique depuis deux décennies ont vu la croissance du stock de carbone augmenter de 2,5 %. Pour Félix Noblia, «ça veut dire que, aujourd’hui, on sait comment faire pour arrêter le réchauffement, mais on constate que les coopératives et les institutions traînent des pieds, et c’est un euphémisme .

Les sols en bonne santé évitent également les inondations et contribuent à filtrer l’eau et donc à la dépolluer. Lors du débordement d’une rivière sur une de ses parcelles, Félix a pu constater que la théorie fonctionnait et annonce, non sans fierté : «Je n’ai pas perdu un kilo de terre dans mon champ.» Lui voudrait que les paysans soient rémunérés aussi pour ces services rendus à la société. «La dépollution de l’eau aujourd’hui, c’est cinq fois le budget de la PAC», dit-il.

L’agriculteur est également éleveur. Il a un troupeau d’environ 60 vaches, de races angus et blonde d’Aquitaine. Dans ce domaine aussi, Félix Noblia a changé le mode d’élevage : elles sont en pâturage tournant dynamique, c’est-à-dire qu’elles ne restent pas plus de 48 heures sur la même parcelle afin de redynamiser les herbes. Cette technique, très utilisée en agroécologie, a pour objectif de se rapprocher le plus possible des comportements des animaux en savane. Les pâturages étant moins sollicités et étant fertilisés par les déjections des animaux, ils repoussent mieux et avec des apports alimentaires plus importants.

«De l’alimentation tu feras ta première médecine», disait Hippocrate 

L’autre avantage de cette technique avancé par l’agriculteur concerne l’alimentation humaine. Dans sa vie précédente, Félix Noblia a fait une première année de médecine :

«Je me suis aperçu que le nombre de cancers explosait et que l’âge auquel ils se déclenchaient avait été avancé de vingt ans ! Or, comme l’a dit Hippocrate, “de l’alimentation tu feras ta première médecine”. Actuellement, les aliments que nous mangeons ont beaucoup perdu en richesse car les sols sont pauvres en azote, en phosphore et surtout en oligo-éléments à cause des techniques d’agriculture moderne. Le taux d’oméga 3 dans le cerveau humain a baissé de 20 %.»

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Les panneaux solaires sur l’étable.

En pratiquant une agriculture de conservation des sols, il espère changer la donne. Outre ses innovations déjà en place, l’agriculteur hyperactif continue d’expérimenter pour inventer de nouvelles façons de construire avec la nature. Il vient d’installer des panneaux solaires sur l’étable dans laquelle ses vaches passent les mois d’hiver, de décembre à février. Cela lui permet d’être autonome en énergie et de revendre le surplus de production à Enedis. Il envisage également de se lancer dans le maraîchage en construisant des terrasses et en utilisant la pente pour irriguer les plantations. Il souhaite aussi innover en agroforesterie et planter des mûriers blancs qui serviraient également de pâturage pour son troupeau. Selon sa propre estimation, environ 8 % de ses terres sont aujourd’hui utilisées pour des expérimentations : «Cela fait un trou dans ma trésorerie, mais on n’a plus le temps d’attendre», estime-t-il.

Toutes ces expériences sont chronophages et Félix Noblia passe du temps sur les routes et en conférences pour expliquer ses manières de faire. Assis au soleil à l’arrière de sa maison où deux ruches sont déjà actives en ce mois de février à cause d’un temps particulièrement clément, le jeune homme admet une certaine fatigue : «Dans une autre vie, je faisais du ski, j’allais à des concerts. Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de faire la fête.» Il a trouvé un sens dans cette nouvelle vie consacrée au travail pour la santé des sols et le renouveau de l’agriculture. Alors que sa compagne est enceinte de leur deuxième enfant, il confie se battre également pour eux. Il a lu les essais de collapsologie et est persuadé que, «si on ne fait rien, en 2100, il n’y aura plus qu’un milliard d’êtres humains sur terre».Pour éviter d’en arriver là, Félix Noblia a bien l’intention de continuer à innover et à convaincre. Autour de lui, des voisins se sont déjà mis au couvert végétal et il échange avec des agriculteurs de divers pays sur les techniques d’agroécologie. Les graines d’espoir qu’il a contribué à semer commencent doucement à germer.

L’article de Reporterre est ici.

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A propos Jazz Man

Point culminant du département du Nord, Anor (3 200 habitants) se situe à la limite de l’Aisne, de la Belgique et des Ardennes. Notre commune, bocagère et joliment vallonnée, est adhérente au Parc Naturel Régional de l’Avesnois. En juin 2014, un projet "d'unité de fabrication" de granulés de bois (120 000 T/an) et une centrale biomasse sans cogénération de 15 MW, nous intrigue lors de l’enquête publique. Le 18 décembre 2014, le préfet du Nord accorde à la société Jeferco l'autorisation d'exploiter cette usine expérimentale de pellets industriels qui serait destinée à alimenter des centrales électriques utilisant le bois-énergie au Danemark ou en Allemagne. Nous créons un collectif qui devient rapidement l'association Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous déposons un recours au Tribunal Administratif de Lille. En janvier 2016, la société Jeferco, ne trouvant pas suffisamment de bois vert dans le département le moins boisé de France, obtient du préfet un arrêté complémentaire lui permettant d'utiliser des bois de classe B : bois peints, collés, vernis et pouvant contenir des métaux lourds, des fongicides, des insecticides, des pesticides, des COV ou des HAP. Le 28 février 2017, le Tribunal Administratif de Lille annule l'autorisation d'exploiter. Début mars 2017, le promoteur fait appel mais le préfet abandonne. Le 15 juin 2017, il obtient un sursis mais ne met pas en œuvre son projet, sans doute consciente des lacunes du dossier. Début juillet 2017, ce promoteur dépose un nouveau projet - la loi ayant changé pour lui être plus favorable - soumis à enquête publique du 01 au 30 juin 2018. Le 06 août 2018, la commissaire enquêteur publie un rapport de 400 pages, ses conclusions et son avis : AVIS DÉFAVORABLE. En septembre 2018, nous découvrons que le promoteur a déposé en juin 2017 le même projet à Damblain, une commune du département des Vosges. Serait-ce un plan B ? Le 16 octobre 2018, le CoDERST donne un avis favorable au second projet Jeferco, sans tenir compte de l'avis défavorable de l'enquête publique. Le 25 octobre 2018, le préfet accorde une autorisation d'exploiter, ne tenant aucun compte de l'avis défavorable émis par le commissaire enquêteur. Et au même moment, nous découvrons que fabriquer du pellet avec du bois de classe 'B', ça ne peut pas fonctionner. Les américains ont abandonné cette technique et aucun exploitant au monde n'a réussi à passer au stade industriel. C'est donc bien une usine expérimentale ! Le 11 décembre 2018, le préfet des Vosges signe l'autorisation d'exploiter à Damblain : le plan B devient un plan A. Le 28 février 2019, nous déposons une requête en annulation auprès du Tribunal Administratif de Lille pour le second projet. Le 18 mars 2019, à propos du premier projet, le Ministre de la Transition Écologique et Solidaire informe la Cour Administrative d'Appel de Douai de l'obtention, par la société Jeferco, d'une nouvelle autorisation préfectorale (qui annulerait la première) pour ce projet d'usine expérimentale de pellets industriels. Le 24 avril 2019, le promoteur dépose un mémoire en maintien d'appel, expliquant que, pour lui, il n'y a pas de second projet mais "un acte de régularisation du premier projet ayant un caractère modificatif ou substitutif". Le 30 mai 2019, nous déposons un mémoire en demande de non-lieu à statuer. Le 06 juin 2019, la Cour Administrative d'Appel de Douai est réunie en audience publique. Le rapporteur public demande le non-lieu à statuer. Le 20 juin 2019, la Cour d'appel de Douai prend un arrêté selon lequel "il n’y a pas lieu de statuer sur la requête de la société Jeferco". Le 26 aout 2019, la société Jeferco dépose un pourvoi en cassation auprès du Conseil d’État qui a 3 mois pour examiner et admettre ou refuser cette demande. Le second projet est en cours d'instruction au Tribunal Administratif de Lille. Une clôture de l'instruction est annoncée pour le 30 septembre 2019. Ce type d'usine expérimentale et polluante, fonctionnant 24/24, sept jours sur sept, va contribuer à industrialiser nos forêts. Elle n'a sa place ni ici, ni ailleurs !
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