Les forêts publiques sont-elles surexploitées ?

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Un article de La voix du Nord, par Anne-Sophie Hache, le 16/12/2018.

L’Office national des forêts est-il en train d’épuiser les forêts publiques ? C’est ce que dénoncent des syndicats au sein de l’ONF et des associations environnementales, comme à Mormal, dans l’Avesnois. L’ONF dément, répond changement climatique, gestion durable et dénonce une désinformation du public. 

Il fait froid, cet après-midi-là, dans la petite mairie en briques de Locquignol, de toute façon pas le temps d’enlever les manteaux, Benoît Tomsen pousse vers nous un classeur : «Vous avez tout». Des copies de documents estampillés ONF, plan d’aménagement prévu pour la forêt de Mormal, tableaux du catalogue de ventes de bois sur pied détaillé par parcelles versus plan d’aménagement et ratio, un jeu de cartes de la forêt… Tout ce que l’ONF compte de documents publics sur les 9 000 hectares de la forêt de Mormal a été soigneusement compilé dans ce dossier. « Les chiffres ne peuvent pas mentir », assène Tomsen.

Il a calculé que les coupes des arbres sont supérieures de 40 % par rapport au document d’aménagement forestier. Dans le détail, sur certaines parcelles, la « 1037 » pointe, par exemple, Benoît Tomsen, 112 m³/hectare ont été prélevés contre 53 m³ prévu au plan, soit le double. « Des parcelles sont en ruines », se désole le président de Mormal Forêt Agir, association de défense de la forêt, créée il y a trois ans après que « des éclaircissements de parcelle en production nous ont paru inhabituelles ».

« Chaque parcelle a été expertisée en 2012. À la suite de quoi le plan d’aménagement de Mormal a été établi pour 20 ans. C’est une bible. L’ancien plan prévoyait 45 000 m³ de production de bois annuel. Dans le nouveau plan, l’ONF a considéré qu’il fallait décapitaliser un peu la forêt, on est passé à 60 000 m³ de prélèvements annuels, sachant que la forêt produit 5,7 m³ de bois/an/hectare. On ne conteste pas ça. Là où cela se corse, c’est que le plan d’aménagement n’est pas respecté, s’étrangle Benoît Tomsen. Qu’on soit sur des volumes présumés et que la variation soit de 10 à 15% près, mais pas le double ! On passe d’un prélèvement initial de 60 000 m³ annuels à 150 000 m³ ! »

De son côté l’Office national des forêts rétorque qu’on ne peut pas évaluer un plan d’aménagement forestier établi sur 20 ans au bout de trois, que si des données sont largement dépassées sur certaines parcelles, elles sont largement en deçà sur d’autres et le seront sur les premières, au prochain passage.

Mais c’est un dialogue de sourd, porté par Mormal Forêt Agir devant les tribunaux lors d’une première bataille perdue, l’an passé, et sur les réseaux sociaux où les techniciens de l’ONF dénoncent mensonges et violence délétère. Benoît Tomsen a la dent dure contre l’Office national des forêts, leurs choix de renouvellement des essences, remplacer le chêne pédonculé par du sessile « qui ne va pas résister aux hivers pluvieux » – « une bêtise mais qui rapporte 40 % de bois de plus à l’hectare » –, leurs modes de sylviculture, les coupes rases (lire ci-dessous). C’est sur l’une d’elles qu’il nous emmène, dans la lumière déclinante d’un doux soleil automnal. Il colore les feuilles d’un chêne pédonculé, resté seul debout sur la parcelle.

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Benoit Tomsen, président de Mormal Forêt Agir, sur une coupe à blanc. Photo : Pascal Bonnière

Pour lui, l’explication d’une telle « désolation » est limpide, l’ONF « doit équilibrer des comptes et n’y arrive pas. L’État s’est engagé à fournir un certain volume de bois à la filière ». Tomsen attend d’autres chiffres de l’ONF. De quoi épaissir le classeur. Et préparer la prochaine bataille juridique.


La coupe rase (ou coupe à blanc)

La coupe rase est un mode de gestion forestière pratiquée en futaie régulière, une forêt dont les parcelles concentrent des arbres de même âge, à la différence de la futaie irrégulière où jeunes, vieux, arbres d’âge moyen sont mélangés. Les arbres des futaies régulières arrivent au même âge en même temps, les bois sont récoltés sur la totalité d’une parcelle. Les associations environnementales dénoncent un choc paysager, y voient un danger pour la biodiversité, une méthode brutale comparable à l’agriculture intensive.

« Sur le plan paysager, ce n’est pas beau, concède Éric Marquette, qui dirige l’ONF Nord Pas-de-Calais. Mais l’irrégularité ne se décrète pas. C’est le cas à Mormal dont les deux tiers de la surface ont été rasés pendant la Première Guerre, 6 000 hectares sur les 9 000 ont donc été replantés en même temps, et à l’époque, beaucoup de résineux : c’est une forêt très régularisée dont les vieux bois sont à récolter en même temps. La coupe rase permet de les remplacer par des essences plus intéressantes, des feuillus, par exemple, plus adaptés à notre région, de préparer les changements climatiques. Si on ne fait rien, toute la forêt aura vieilli en même temps. Rééquilibrer une forêt, introduire de l’irrégularité, prend du temps ».

L’article complet de La Voix du Nord est ici.

 

 

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