EDF veut transformer les centrales au charbon de Cordemais et du Havre en déchets de bois ou déchets mixtes

Biofuelwatch.jpg  Un article de Biofuelwatch, de septembre 2018.

La proposition d’EDF de transformer les centrales de Cordemais et du Havre en déchets de bois ou déchets mixtes: un cheval de Troie pour brûler du charbon et du bois de la forêt après 2022 ?

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La centrale à charbon EDF de Cordemais.

Le gouvernement français s’est engagé à supprimer progressivement le charbon d’ici 2022. Pour EDF cela signifierait la fermeture de ses centrales à charbon en France : l’une à Cordemais, dans le département de Loire-Atlantique (capacité de 1 200 MW), l’autre au Havre, en Normandie, (capacité de 600 MW).

Afin d’éviter la fermeture de ces succursales, ce qui engendrerait la perte de deux sources financières lucratives, EDF propose de les convertir en centrales à biomasse et/ou à déchets mixtes. Depuis que la centrale de Provence 4, à Gardanne, a été convertie en incinérateur de copeaux de bois forestier, les impacts sur les forêts et les autres industries du bois suscitent de plus en plus d’inquiétudes. Le gouvernement a déclaré qu’il préférait utiliser la biomasse dans des centrales mixtes (thermiques et électriques) efficaces et de petite taille. Dans ce contexte, il est question de la combustion de granulés fabriqués à partir de déchets de bois, de «déchets verts», y compris de résidus forestiers domestiques, et éventuellement de granulés fabriquées à partir de déchets mixtes.

Même si elle serait techniquement possible, cette situation serait néanmoins grandement problématique : effectivement, transformer les centrales à charbon en incinérateurs de déchets au lieu de les fermer n’est ni durable ni écologique, et brûler de grandes quantités de résidus forestiers nuit aux forêts ainsi qu’aux autres industries dépendantes de ce bois.

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Toutefois, tel que démontré dans ce topo, il n’est techniquement pas possible de convertir des centrales électriques telles celles situées à Cordemais et au Havre en déchets mixtes en combustion, ni aucun type de biomasse autre que des granulés de bois vierge de haute qualité. EDF a mentionné son désir de brûler des granulés torréfiés ou noirs, faits à partir de déchets de matières premières. Pourtant, malgré des décennies d’efforts de la part de l’industrie et des chercheurs, personne n’a réussi à produire des quantités de granulés torréfiés à une échelle commerciale et n’a pas été en mesure d’exploiter de telles installations sur une base continue. EDF se doit d’être au courant.

Quels types de combustibles peuvent être brûlés à Cordemais et au Havre?

Les deux centrales à charbon d’EDF en France ont été construites avec la même technologie que la plupart des centrales à charbon du monde. Cette technologie est toutefois différente de celle utilisée pour la centrale de Provence 4, à Gardanne, qui s’avère être grandement plus flexible en ce qui a trait au type de carburant qui peut être brûlé [1]. Dans des centrales comme Cordemais et Le Havre, brûler le mauvais type de carburant entraîne la corrosion, l’encrassement et la scorification (c’est-à-dire que les composantes vitales de l’équipement de la centrale se détériorent lentement ou s’obstruent) [2].

Il existe toutefois un inconvénient mineur : les centrales à combustible pulvérisé peuvent assurer la co-combustion de petites quantités de biomasse à partir de diverses matières premières (y compris les résidus agricoles) avec un pourcentage élevé de charbon. Cependant, lorsque la biomasse constitue la matière première unique ou principale, seules des granulés de bois vierge pulvérisées de haute qualité peuvent être brûlées.

Centrale biomasse de Drax

Centrale électrique biomasse de Drax (GB)

La centrale électrique Drax en Angleterre brûle plus de biomasse que toute autre centrale au monde, avec trois des six unités ayant été converties en biomasse. Cette centrale s’appuie sur les mêmes technologies que celle des centrales de Cordemais et Le Havre, c’est-à-dire qu’il s’agit également d’une centrale sous-critique à combustible pulvérisé. Avant de procéder à la première conversion, les opérateurs, Drax Plc, avaient testé la co-combustion à 50%, puis à plus de 75% de biomasse avec le charbon. Ils ont constaté que la biomasse à croissance rapide, y compris les cultures agricoles annuelles, contenait une forte teneur en sels alcalins et ne pouvait pas être brûlée sans provoquer d’encrassement, de scories et de corrosion, c’est-à-dire en endommageant le matériel.

La seule matière première appropriée était la «biomasse de haute qualité» ou celle dite «propre», qui était «le produit d’arbres à croissance très lente, généralement issus de forêts de pins durables de l’hémisphère Nord, à faible teneur en écorce» [3]. Puisque les résidus de scieries contiennent une très forte proportion d’écorce, ils ne peuvent donc pas être brûlés. Drax incinère des granulés à partir d’un mélange de bois dur vierge (dont une grande partie provient de forêts côtières riches en biodiversité dans le sud des États-Unis) et de bois résineux vierge provenant de plantations de pins.

Qu’en est-il des granulés noirs que EDF propose de brûler?

Les granulés noirs ont des propriétés qui les rapprochent davantage du charbon que des granulés ordinaires (ou «blancs»). Ils sont également plus denses et secs ce qui les rend moins coûteux à transporter et plus efficaces à brûler. Ces caractéristiques attisent grandement l’intérêt des entreprises énergétiques qui cherchent à utiliser conjointement la biomasse et le charbon ou à convertir des unités de charbon entières en granulés de biomasse.

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Cependant, personne n’a jamais réussi à produire des granulés torréfiés à l’échelle commerciale, même si des chercheurs et des entreprises tentent de le faire depuis plusieurs années. Il est encore plus difficile de fabriquer des granulés noirs à partir de matières premières de qualité inférieure ou mixtes (par exemple, des déchets de bois ou des déchets verts mixtes) plutôt que du bois vierge propre de haute qualité.

Les technologies les plus largement recherchées pour la fabrication de pellets noirs sont :

  1. La torréfaction (parfois appelée «rôtissage») : elle consiste à chauffer la biomasse à environ 250-320° C avec peu ou pas d’oxygène [4] afin de réduire la teneur en humidité et de modifier la structure chimique de la biomasse ;
  2. La carbonisation hydrothermale : il s’agit de chauffer de la biomasse et de l’eau sous pression dans un récipient fermé à environ 1 80-250° C.
  3. L’explosion de vapeur : il s’agit de placer de la biomasse dans un récipient à haute pression avec de la vapeur puis de réduire rapidement la pression pour modifier la structure chimique du bois ou d’une autre biomasse.

Chacune de ces technologies est confrontée à de graves problèmes et défis qui n’ont pas encore été surmontés.

Torréfaction

La plupart des entreprises qui tentent de fabriquer des granulés noirs ont eu recours à la torréfaction. Toutefois, IEA Bioenergy, une organisation créée par l’Agence internationale de l’énergie et chargée de soutenir la recherche, le développement et le déploiement de la bioénergie dans le monde entier, a confirmé l’existence d’obstacles majeurs à la
production de grandes quantités de pellets torréfiés. Selon un rapport de l’IEA sur la bioénergie de 2015 [5].

La maturation et l’introduction des technologies de torréfaction sur le marché ont été plus lentes que prévu en 201 2, alors qu’une fraction significative des pellets de biomasse fournis aujourd’hui aurait pu être remplacée par des pellets torréfiés. Il a été difficile de prouver complètement les affirmations précédentes sur les caractéristiques du produit, et plusieurs entreprises ont fait faillite en raison de leur incapacité à produire un produit de bonne qualité ou du manque d’acheteurs…

Bien que des installations de démonstration et (semi) commerciales fonctionnent désormais, des recherches sur les conditions de processus optimales pour la production d’un produit final stable et de haute qualité sont en cours.
Les auteurs du rapport de l’IEA Bioenergy soulignent que, d’ici à 201 5, les développeurs de pellets torréfiés se concentreraient davantage sur les marchés domestiques et industriels que sur les grandes centrales. Contrairement à la plupart des centrales à charbon, les utilisateurs de pellets industriels et domestiques ont tendance à être beaucoup plus flexibles quant à la qualité des pellets qu’ils brûlent. En d’autres termes, à partir de 2015, les efforts visant à produire des granulés torréfiés pour les centrales à charbon – là où ils seraient le plus nécessaires – ont pratiquement été abandonnés dans le monde entier. (…)

La suite de cet article de Biofuelwatch est ici (en anglais)

et téléchargeable ici (en français) : Biofuelwatch – EDF veut bruler du pellet.

[1] L’unité Provence 4 à Gardanne utilise la technologie de combustion à lit fluidisé circulant.

[2] Ceci est causé par le fait que dans les centrales à lit fluidisé circulant comme celle de Gardanne, par exemple, les températures soient maintenues constantes dans l’ensemble du foyer. Dans une usine de combustible pulvérisé, ceci est impossible ce qui entraîne des températures qui n’empêchent pas la formation de dépôts nocifs et la formation de matières corrosives. Voir : citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download?doi=1 0.1 .1 .429.1 039&rep=rep1 &type=pdf

[3] biofuelwatch.org.uk/docs/DECC%20FoI%20EIR%201 3-
0340%20Q1%20Documents%20Drax%20etc%209May%20201 3.pdf

[4] Différentes technologies de torréfaction ont été développées et certaines d’entre elles impliquent des étapes supplémentaires. Cependant, toutes impliquent le chauffage de biomasse ou de déchets avec peu ou pas d’oxygène.

[5]ieabcc.nl/publications/IEA_Bioenergy_T32_Torrefaction_update_201 5b.pdf

 

 

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A propos Jazz Man

Point culminant du département du Nord, Anor (3 200 habitants) se situe à la limite de l’Aisne, de la Belgique et des Ardennes. Notre commune, bocagère et joliment vallonnée, est adhérente au Parc Naturel Régional de l’Avesnois. En juin 2014, un projet "d'unité de fabrication" de granulés de bois (120 000 T/an) et une centrale biomasse sans cogénération de 15 MW, nous intrigue lors de l’enquête publique. Le 18 décembre 2014, le préfet du Nord accorde à la société Jeferco l'autorisation d'exploiter cette usine expérimentale de pellets industriels qui serait destinée à alimenter des centrales électriques utilisant le bois-énergie au Danemark ou en Allemagne. Nous créons un collectif qui devient rapidement l'association Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous déposons un recours au Tribunal Administratif de Lille. En janvier 2016, la société Jeferco, ne trouvant pas suffisamment de bois vert dans le département le moins boisé de France, obtient du préfet un arrêté complémentaire lui permettant d'utiliser des bois de classe B : bois peints, collés, vernis et pouvant contenir des métaux lourds, des fongicides, des insecticides, des pesticides, des COV ou des HAP. Le 28 février 2017, le Tribunal Administratif de Lille annule l'autorisation d'exploiter. Début mars 2017, le promoteur fait appel mais le préfet abandonne. Le 15 juin 2017, il obtient un sursis mais ne met pas en œuvre son projet, sans doute consciente des lacunes du dossier. Début juillet 2017, ce promoteur dépose un nouveau projet - la loi ayant changé pour lui être plus favorable - soumis à enquête publique du 01 au 30 juin 2018. Le 06 août 2018, la commissaire enquêteur publie un rapport de 400 pages, ses conclusions et son avis : AVIS DÉFAVORABLE. En septembre 2018, nous découvrons que le promoteur a déposé en juin 2017 le même projet à Damblain, une commune du département des Vosges. Serait-ce un plan B ? Le 16 octobre 2018, le CoDERST donne un avis favorable au second projet Jeferco, sans tenir compte de l'avis défavorable de l'enquête publique. Le 25 octobre 2018, le préfet accorde une autorisation d'exploiter, ne tenant aucun compte de l'avis défavorable émis par le commissaire enquêteur. Et au même moment, nous découvrons que fabriquer du pellet avec du bois de classe 'B', ça ne peut pas fonctionner. Les américains ont abandonné cette technique et aucun exploitant au monde n'a réussi à passer au stade industriel. C'est donc bien une usine expérimentale ! Le 11 décembre 2018, le préfet des Vosges signe l'autorisation d'exploiter à Damblain : le plan B devient un plan A. Le 28 février 2019, nous déposons une requête en annulation auprès du Tribunal Administratif de Lille pour le second projet. Le 18 mars 2019, à propos du premier projet, le Ministre de la Transition Écologique et Solidaire informe la Cour Administrative d'Appel de Douai de l'obtention, par la société Jeferco, d'une nouvelle autorisation préfectorale (qui annulerait la première) pour ce projet d'usine expérimentale de pellets industriels. Le 24 avril 2019, le promoteur dépose un mémoire en maintien d'appel, expliquant que, pour lui, il n'y a pas de second projet mais "un acte de régularisation du premier projet ayant un caractère modificatif ou substitutif". Le 30 mai 2019, nous déposons un mémoire en demande de non-lieu à statuer. Le 06 juin 2019, la Cour Administrative d'Appel de Douai est réunie en audience publique. Le rapporteur public demande le non-lieu à statuer. Le 20 juin 2019, la Cour d'appel de Douai prend un arrêté selon lequel "il n’y a pas lieu de statuer sur la requête de la société Jeferco". Le 26 aout 2019, la société Jeferco dépose un pourvoi en cassation auprès du Conseil d’État qui a 3 mois pour examiner et admettre ou refuser cette demande. Le second projet est en cours d'instruction au Tribunal Administratif de Lille. Une clôture de l'instruction est annoncée pour le 30 septembre 2019. Ce type d'usine expérimentale et polluante, fonctionnant 24/24, sept jours sur sept, va contribuer à industrialiser nos forêts. Elle n'a sa place ni ici, ni ailleurs !
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