Beaucoup de pesticides et moins d’oiseaux : nos forêts sont devenues des « usines à bois »

760  Un article de L’OBS, par Sébastien Billard, le 12/09/2018.

La France n’est pas menacée par un phénomène de déforestation mais de mal-forestation, alerte le réalisateur François-Xavier Drouet.

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Extrait du film « le Temps des forêts ». (ATELIER DOCUMENTAIRE)

A première vue, la forêt française se porte bien. Très bien même. Sa surface a plus que doublé en deux siècles, pour atteindre aujourd’hui environ 17 millions d’hectares, soit un quart du territoire. Ce chiffre pourtant, ne dit rien des bouleversements qu’elle connaît depuis quelques années, et surtout de son « état de santé », alerte le réalisateur François-Xavier Drouet dans le documentaire « Le Temps des forêts », en salle ce mercredi 12 septembre. Soumise à des impératifs économiques de plus en plus forts, la forêt française obéit selon lui aux mêmes logiques que l’agriculture productiviste intensive. Entretien.

Dans votre film, « le Temps des forêts », vous dressez un tableau assez sombre de l’état de la forêt française…

A l’inverse d’autres pays, où les forêts sont décimées, la France n’est pas menacée par un phénomène de déforestation. Après un point bas au XIXe siècle, la surface boisée ne cesse depuis de progresser. Le plateau de Millevaches, où je vis, est aujourd’hui une zone boisée à 70% alors que l’on n’y trouvait aucune forêt il y a un siècle !

Mais cette croissance ne signifie pas que la forêt française se porte bien pour autant. En France, le problème ne se pose pas en termes de déforestation, mais plutôt de « mal-forestation ». Quand on regarde de plus près à quoi ressemble un nombre croissant de forêts, et la manière dont elles sont gérées, on se rend compte que celles-ci sont en effet de plus en plus standardisées et artificielles.

On plante un peu partout la même espèce d’arbre à croissance rapide (le sapin de Douglas), en ligne, tous les trois mètres ; on les coupe de plus en plus tôt, au bout de 30 ou 40 ans, parfois à blanc, au détriment des paysages ; on replante certes des arbres, mais on utilise pesticides et engrais pour les faire pousser plus vite. Dans le même temps, on se débarrasse des autres espèces d’arbres, des feuillus notamment, pour ne pas gêner cet ordonnancement.

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La forêt française est en train de suivre le même modèle que l’agriculture productiviste intensive : elle est gérée comme s’il s’agissait d’un champ de blé à moissonner. Mais ce mode de gestion pose d’importants problèmes environnementaux.

Lesquels ?

Dans les forêts où on ne trouve qu’un seul type d’arbre, il n’y a pas ou peu de biodiversité. Mon film s’ouvre sur une scène tournée dans une forêt du Limousin. On y voit des rangées d’arbres uniformes. Il règne dans cette forêt un profond silence, il n’y a aucun bruit d’oiseaux. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils n’ont pas de quoi se nourrir ou construire leur nid. Ces plantations en monoculture sont de plus en plus privilégiées alors qu’elles appauvrissent considérablement les sols et la biodiversité.

Contrairement à ce que l’on croit souvent, planter un arbre n’est pas en soi un acte positif. Sa valeur écologique dépend de la manière dont il est planté, de comment il est géré puis abattu. Un arbre n’est pas l’égal d’un autre arbre… Raser une forêt naturelle pour la remplacer par une monoculture n’a rien d’écologique. Certes on plante beaucoup d’arbres aujourd’hui en France, mais on est de moins en moins à l’écoute de leur rythme naturel. On ne leur laisse pas le temps de se régénérer naturellement ni de gagner en maturité.

Vous dénoncez dans ce documentaire une industrialisation sans précédent de la forêt. Quelles sont les raisons de ce phénomène ?

Le mode de gestion actuel consiste à adapter la forêt aux besoins de la grande industrie pour faire face à la concurrence d’autres pays producteurs de bois, comme les pays scandinaves. Les politiques ont décidé de privilégier le volume de bois récolté plutôt que la qualité, d’où le choix d’une sylviculture ultra-simplifiée, néfaste pour la biodiversité. Par exemple, dans le Massif central, on ne plante quasiment plus que du douglas. Pour l’industrie, il n’a que des avantages : il se plaît bien en France− il vient des États-Unis −, il produit du bois pour des usages multiples, son cœur est imputrescible, il pousse vite et droit.

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La mécanisation, à partir des années 1990, a évidemment accéléré ce phénomène. L’abatteuse réalise le travail qui était auparavant assuré par sept à douze bûcherons. On peut donc couper plus d’arbres, plus rapidement, et alimenter des méga-usines qui travaillent à flux tendu. Le coût de ces machines est par ailleurs tellement élevé que pour les rentabiliser et rembourser leurs prêts contractés auprès des banques, les exploitants sont obligés de couper toujours plus, y compris les jours de pluie, ce qui contribue à saccager les sols et les cours d’eau en raison du poids des engins. Les entrepreneurs de travaux forestiers sont en quelque sorte devenus esclaves de ces machines.

Ces dernières années, l’essor du « bois-énergie », pourtant présenté comme écologique puisqu’il est une alternative aux énergies fossiles, participe aussi à cette forte pression sur les forêts. Alors qu’autrefois on utilisait des déchets de scierie, des parcelles entières sont désormais rasées pour être transformées en granulés. Ces peuplements sont jugés improductifs parce qu’ils ne correspondent pas aux standards de l’industrie. Ils sont remplacés par des monocultures à grands renforts d’aides publiques.

La forêt publique, gérée par l’Office national des forêts (ONF), échappe-t-elle à ce phénomène ?

L’industrialisation de la forêt est une politique soutenue et encouragée par la puissance publique. La forêt publique, qui représente un quart de la forêt française, mais 40% du bois commercialisé, est elle aussi de plus en plus soumise à des impératifs de rentabilité. Historiquement, cette forêt a toujours eu plusieurs fonctions : économique, mais aussi écologique, sociale, récréative, paysagère… La pression de la filière bois est telle que la première prédomine de plus en plus clairement. Les syndicats dénoncent une tendance à considérer la forêt comme une « usine à bois », où le forestier n’est plus qu’un simple récolteur de bois.

Pour les agents de l’ONF, cette priorité donnée aux activités rentables de la forêt, au détriment de celles de service public − comme la surveillance et la protection des espaces − est une forme de négation du métier de forestier. Les agents sur le terrain subissent une pression de plus en plus forte, ce qui occasionne une souffrance sociale et éthique. Plus de cinquante suicides ont d’ailleurs été répertoriés depuis 2002… De nombreux agents de l’ONF ressentent une perte de sens, et craignent à terme une forme de privation de l’ONF.

Au-delà des gardes-forestiers, quelques citoyens commencent eux aussi à questionner cette manière de gérer la forêt…

Des citoyens, mais aussi de plus en plus de gestionnaires forestiers et propriétaires s’opposent à ce modèle productiviste et tentent de promouvoir une approche différente. Dans le Morvan, des habitants se sont unis pour former un Groupement forestier afin de racheter des forêts. Ils militent pour une sylviculture plus douce et défendent l’idée qu’on peut produire du bois sans saccager la biodiversité.

L’association Pro Silva, qui regroupe plus de 6.000 forestiers en Europe, montre bien qu’économie et écologie n’ont pas à être opposées. S’appuyer sur les dynamiques naturelles est d’ailleurs souvent la meilleure façon d’obtenir les meilleurs rendements à longs termes…

Quelle forêt voulons-nous ? Un espace naturel vivant ou bien un champ d’arbres artificiel ? C’est cette question qui est au cœur du film. Le modèle productiviste actuel doit être questionné : les choix que nous faisons aujourd’hui nous engagent pour des décennies.

Propos recueillis par Sébastien Billard

L’article de L’OBS est ici.

 

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Un commentaire pour Beaucoup de pesticides et moins d’oiseaux : nos forêts sont devenues des « usines à bois »

  1. The CC Post dit :

    La situation est vraiment dramatique.. 😦

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