La chasse au sanglier : histoire d’une escroquerie nationale

639  Un article de Défi Écologique, par Pierre Rigaux, le 23/02/2018.

Plus de 600 000 sangliers sont abattus chaque année en France, au nom de la « régulation ». Comment en sommes-nous arrivés là ? Faut-il sortir de la chasse au sanglier ?

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Sanglier avec ses marcassins en train de chercher de la nourriture. © Luc souret

Des premiers sangliers aux premiers cochons

Commençons par le commencement. Les ancêtres des sangliers actuels sont originaires d’Asie du Sud-Est, d’où ils auraient colonisé l’Europe il y a 0,4 à 1,5 millions d’années. En France, ils ont été cantonnés dans le sud du pays pendant quelques centaines de milliers d’années, avant de pouvoir s’installer dans le nord après la dernière glaciation, il y a environ 10 000 ans. À la même époque, les premiers cochons virent le jour en Chine et en Anatolie, domestiqués à partir de sangliers locaux.

Des cochons furent ensuite importés en Europe et mêlés à ceux domestiqués sur place. C’est ainsi que les Gaulois disposèrent de viande porcine, beaucoup plus que par la chasse aux sangliers. Elle fut toutefois pratiquée tout au long de l’Histoire.

Racines et fruits de la croissance

Alors que l’Hexagone comptait à peine quelques dizaines de milliers de sangliers dans les années 1960, ils dépassent le million depuis les années 2000. La tendance est similaire dans la plupart des pays voisins. Une telle explosion s’explique essentiellement en raison d’une cascade d’effets entre chasse et agriculture depuis les années 1970.

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Obelix était en réalité l’un des seuls Gaulois à chasser le sanglier

D’une part, la raréfaction des petits animaux chassables, due en grande partie à l’agriculture intensive, a renforcé l’intérêt des chasseurs pour les sangliers. Les chasseurs en ont lâchés à partir d’élevages. Ils les ont nourris dans la nature et ont pratiqué une chasse sélective épargnant les femelles reproductrices.

D’autre part, le développement des cultures intensives de maïs a profité aux sangliers qui en raffolent.

Enfin et surtout, les agriculteurs ont pu accepter les dégâts causés par les sangliers dans les cultures, grâce à l’indemnisation automatique par les chasseurs eux-mêmes. Ajoutez à cela des conditions climatiques propices, l’éradication ancienne des prédateurs naturels, ainsi qu’une remarquable capacité des sangliers à accélérer leur reproduction en réaction à certains modes de chasse, et vous obtenez la recette parfaite pour un « gibier » abondant.

La facture des dégâts de la chasse au sanglier

Depuis les années 2000, les dommages agricoles imputés aux sangliers représentent chaque année 20 à 30 millions d’euros en France. Mais tous les agriculteurs ne sont pas concernés de la même façon. En tête des cultures touchées : les champs de maïs, suivis par les autres céréales et les prairies. Le quart de tous ces dégâts est concentré dans 1% des communes (d’après un bilan de Guibert, 2008). N’y aurait-il pas une réflexion agricole à mener sur le caractère très ciblé de ces dommages ?

Un autre méfait imputé aux sangliers est celui des collisions routières, dont le nombre est estimé à environ 5 000 par an. En plus des vies atteintes, leur coût s’élèverait annuellement à plusieurs millions d’euros.

Mais qui sont réellement les fautifs : les sangliers ? Ceux qui les font détaler lors des battues ? Les développeurs d’un réseau routier toujours plus dense et dépourvu de système de passage sécurisé des animaux ? Les réponses sont certainement plurielles, encore faudrait-il sérieusement poser ces questions.

La paix sociale achetée par les chasseurs

La législation attribue collectivement aux chasseurs la responsabilité financière des dégâts aux cultures. Un fonds d’indemnisation est géré au niveau départemental par les Fédérations des Chasseurs (avec quelques particularités en Alsace-Moselle). Il est alimenté par les cotisations que doit verser tout chasseur pour sa pratique.

Pour limiter les frais, les Fédérations Départementales proposent des clôtures aux cultivateurs, allant parfois jusqu’à les installer. Par exemple dans l’Oise, deux techniciens posent des clôtures toute l’année chez les agriculteurs du département. Classiquement constituées de deux ou trois fils électrifiés, plutôt efficaces contre l’intrusion des sangliers, elles sont déplacées au gré des saisons et des assolements.

Certains économistes s’interrogent sur l’efficacité de cette dilution sociale de la responsabilité : le chasseur n’a que peu d’intérêts à réduire les effectifs locaux de sangliers, faisant supporter collectivement les dégâts par sa corporation. Et si le prix de sa cotisation augmente avec celui des dégâts globaux, il pourra accuser le chasseur voisin.

Le Sanglier, miracle cynégétique

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Sanglier croisé lors d’une promenade dans le Mélézin. © Pierre Rigaux

« Le sanglier a sauvé la chasse », disent certains responsables cynégétiques. Alors que le « gibier » des plaines agricoles est surtout fait de faisans et perdrix d’élevage, alors que le nombre de chasseurs décroit sans cesse, le sanglier est une manne qui semble infinie et qui permet de chasser toujours plus. En dehors de la période d’ouverture générale de la chasse (de septembre à février), les sangliers peuvent être abattus à partir du mois de juin dans beaucoup de départements, parfois dès le mois d’avril et même la nuit, voire dès le mois de mars. Autrement dit, toute l’année. Les battues aux sangliers intéressent des urbains qui viennent parfois de loin pour pratiquer le tir dans les campagnes.

Les films d’« exploits sportifs » ont fleuri ces dernières années sur internet. À tel point que les caméras embarquées sur les armes ont dû être interdites, afin d’éviter que certains ne se prennent pour des héros de jeux vidéo. Le fait est que la chasse aux sangliers est une des plus meurtrières pour les humains.

L’échec de la gestion par le fusil

Force est de constater que la chasse, telle qu’elle est pratiquée depuis plusieurs décennies, n’a pas permis de faire diminuer le nombre de sangliers. Probablement limite-t-elle aujourd’hui leur croissance, bien que ceci reste à prouver.

Pour rendre plus efficace la « régulation » voulue, des chercheurs en viennent à produire des modèles mathématiques visant à définir des ratios d’âges et de sexes des sangliers à tuer en priorité. Testé dans le Gard, le piégeage est aussi envisagé. Certains agriculteurs réclament le droit d’abattre eux-mêmes les sangliers par affût, en dehors du contexte de la chasse. Cette pratique était autorisée jusqu’en 1969, avant la mise en place des indemnisations !

Du côté des chasseurs, des agriculteurs ou des gestionnaires, les réflexions et revendications portent essentiellement sur la « meilleure façon de tuer ». Rares sont les recherches sur des méthodes alternatives, par exemple la stérilisation. Elle serait pourtant envisageable, avec toutes les études préalables et les précautions écologiques qui s’imposent. Mais le lobby cynégétique n’en veut pas.

Certains chasseurs sont aussi très réticents face au retour des prédateurs naturels. Encore rares en France, et même plus nombreux, les loups ne suffiront certes pas à réduire les effectifs de sangliers là où ceci est souhaité, mais ils pourront y contribuer.

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En résumé

Le nombre pharamineux de sangliers abattus chaque année est la conséquence mal maîtrisée d’une volonté politique et historique de disposer d’une abondance de « gibier » à « réguler » par la chasse de loisir. Dans l’inconscient collectif, le cas du sanglier permet au lobby cynégétique de justifier son rôle plus que discutable de « régulateur de la faune sauvage ».

Pourtant, les sangliers représentent à peine 1 à 2% de la totalité des animaux tués à la chasse en France. Une majorité de ces animaux est issue, soit d’élevages de « gibiers », soit de populations sauvages en déclin ou ne nécessitant aucunement d’être « régulées ».

  • Ne faudrait-il pas changer de paradigme ?
  • Est-ce sensé de continuer à réfléchir en termes de tirs et d’activité de loisir ?
  • N’y a-t-il pas d’autres voies scientifiques et techniques à explorer ?
  • Est-ce raisonnable d’abattre massivement des sangliers parce qu’ils abîment des champs de maïs destinés à des élevages intensifs dont nous n’avons nullement besoin pour notre alimentation ?

  • Ne devrait-on pas refonder notre relation au vivant sur la base d’un meilleur respect des animaux, qu’ils soient sauvages ou domestiques ?

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L’article de Défi Écologique est ici.

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