Dites-le avec des fleurs… mais des fleurs bio !

126  Un article de Reporterre, par Justine Knapp, le 14/02/2018.

Il est presque impossible de trouver des fleurs biologiques chez les fleuristes, même pour la Saint-Valentin. Sont en cause l’absence de cahier des charges spécifique, la qualité des rendements et, avant tout, une demande inexistante. Pourtant, quelques fleuristes s’accrochent.

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Pourquoi acheter des fleurs bio si on n’a pas l’intention de les manger ? La plupart des Français ne poussent pas leur exigence pour le bio au-delà de l’assiette. Même si un bouquet de fleurs a peu de chance de passer par notre tube digestif, sa toxicité n’est pas moindre. Dans son édition de février, 60 millions de consommateurs a analysé en laboratoire les roses de dix grandes enseignes : aucune n’était dépourvue de produits chimiques, dont certains interdits en France. De quoi donner une idée des conditions de culture, source de pollution persistante pour la terre et l’eau.

Le nerf de la guerre : produire beaucoup pour vendre plus. En Île-de-France, l’association Fleurs de cocagne fait office d’exception dans le milieu en proposant des fleurs bio et locales, cultivées par des femmes en parcours d’insertion. « On a le droit de ne pas être rentable, car l’horticulture biologique est utilisée chez nous comme support pédagogique, explique François Bataillard, le directeur technique de l’association. C’est possible de se lancer, mais il faut s’attendre à des rendements moindres, forcément. Reste à savoir ce que l’on privilégie. » Pour l’espace consacré aux roses, précédemment cultivé en conventionnel, trois ans ont été nécessaires pour une conversion biologique du sol. Ce délai de conversion est un premier frein pour une évolution possible des cultures. « Pour détruire une roseraie aujourd’hui, on la passe en bio. Car il faut faire table rase du passé : arrêter les volumes, l’arrosage intensif, les pesticides et fertilisants, poursuit le spécialiste. Les producteurs ne sont pas fondamentalement contre la bio, mais face aux contraintes, ils préfèreraient aller conduire une berline chez Uber que de s’y plier. »

« J’en vis mal et je travaille beaucoup » 

Surtout, la demande du client, inexistante, ne permet pas de pérenniser l’activité. « Soit vous achetez des fleurs par convenance, 30 euros chez le fleuriste pour honorer une invitation, soit c’est l’émotionnel qui décide. Pourquoi être raisonnable dans un domaine qui fait appel à l’émotion ? » souligne le directeur. Dans les deux cas, le logo AB n’entre pas en jeu dans les critères de sélection. Conséquence : l’offre ne s’y adapte pas.

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« Peut-on vivre uniquement de la production de fleurs ornementales bio ? Bonne question », dit Sandra Burger, qui cultive depuis trois ans des fleurs et des légumes en agriculture biologique à Die, dans la Drôme. Comme elle, la quasi-totalité des producteurs référencés sur l’annuaire de l’agence bio affiche une activité diversifiée. « Les fleurs représentent un tiers de mon temps de travail, pour un quart de mes revenus. Je vis grâce à mes légumes, précise-t-elle. Même si je cultive des fleurs des champs, des variétés relativement simples à faire pousser, il en faut beaucoup pour les réunir en bouquet. Sans parler du temps d’effeuillage et de coupe des tiges. Je le vends ensuite 5 euros sur le marché, parce qu’on est dans une zone rurale. Ça pourrait être plus viable en ville, où je le céderais deux à trois fois plus cher, ou en collaborant directement avec des spas ou établissements de luxe, par exemple. »

Même son de cloche chez Christelle Marquer, qui se consacre exclusivement à la culture florale à Locmariaquer, en Bretagne. Pendant l’hiver, quand son terrain de 1.500 m2 est nu, elle commande des roses issues du commerce équitable pour sa vente sur les marchés. « J’en vis mal et je travaille beaucoup. Rapport à mon taux horaire, je ne gagne pas plus de 3 euros de l’heure. » Aucune mécanisation, pas de système d’arrosage automatique ni de tunnel chauffé et un recours exceptionnel aux traitements bio alourdissent la charge de travail.

« Beaucoup se lancent et réalisent alors seulement l’énergie que ça demande. La fleur a un côté bucolique, mais, en fin de compte, c’est hyper rude. J’ai failli baisser les bras cet été, car mon puits a séché et j’ai dû tout arroser à la main. »

À l’étranger, la culture des fleurs responsables s’installe plus rapidement

Sans parler du poids de la paperasse : « Quand j’ai commencé, il y a 5 ans, j’ai voulu avoir la certification bio pour sensibiliser les gens, même si pour eux ça n’avait aucune utilité. Finalement, c’est lourd, je dois conserver toutes mes factures et éviter la moindre erreur administrative, même si je travaille de façon plus écolo que le préconise le cahier des charges. »

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Le cahier des charges en question n’est pas spécifique à l’horticulture. Au même titre que pour l’agriculture, il définit ou interdit certaines pratiques vis-à-vis de la terre, de l’eau et du végétal. Le bouquet de fleurs est un produit agricole non transformé, comme le sapin de Noël ou le coton brut. « Nous échangeons avec Ecocert sur nos expérimentations, relève le directeur de Fleurs de cocagne. Mais, sans plus d’expériences sur le terrain, difficile de consacrer une sous-catégorie à l’horticulture. » Les graines de fleurs certifiées bio, au-delà de celles destinées aux plantes aromatiques ou médicinales, se font rares dans le catalogue officiel. Ce qui contraint les producteurs à acheter en conventionnel, sans même une demande de dérogation. Pire encore pour le bulbe bio, moins rentable à produire, donc encore moins répandu. « Ils sont très chers et peu adaptés aux fleurs coupées, qui ne tiennent pas en vase », précise Christelle Marquer.

À l’étranger, la culture des fleurs responsables s’installe plus rapidement dans le paysage. Si l’Autriche et l’Allemagne sont en avance depuis plusieurs années sur le sujet, outre-Atlantique, le mouvement états-unien Slow Flowers, qui milite pour des circuits courts, gagne du terrain. Et la recette n’est pas vouée à l’échec. Les fleurs anglaises de Juliet Glaves, interviewée par le Telegraph, composent désormais avec succès les bouquets de mariage, après des débuts sur les marchés. Pour elle, le secret de l’ascension relève de l’évidence – outre un plan marketing bien rôdé : « Il n’y a pas de comparaison possible entre une fleur contrainte et une autre qui aura poussé naturellement, robuste et joliment imparfaite. » Même si la seconde vit quinze jours en vase sans flétrir, du fait d’une pousse lente et saine qui l’a structurée, les canons de beauté ont la vie dure.

La condamnation de 20 % de sa production, grignotée par les insectes et invendable 

Sandra ne « peut se permettre un pétale taché », quand Christelle anticipe la condamnation de 20 % de sa production, grignotée par les insectes et invendable. « Les clients râlaient même quand je n’avais pas de papier transparent, parce que ça fait moins classe », rappelle Sophie Le Corre, fleuriste écoresponsable à Montreuil. Si la vigilance est de mise quant à l’impact environnemental de la boutique, la demande ne correspond pas toujours aux espoirs de la gérante. « Sans lys et sans rose en permanence, on n’est pas considéré comme un vrai fleuriste », regrette celle qui privilégie au maximum les fleurs locales et bio à la belle saison. Pourtant, seul 2 % de l’offre sont certifiés AB. « Si on voulait se consacrer au bouquet bio et éthique, on ne vivrait pas, ou alors avec un local gratuit et pas de salarié. » La faute à une production rare et à des rendements limités.

Depuis l’automne 2016, un grossiste se risque à introduire la bio à Rungis, où la fleuriste peut se fournir. Une affaire loin d’être prometteuse : « Il y a peu de produits, or on a besoin de disponibilité, explique Maxime François. Si je ne peux satisfaire qu’un seul client avec un lot, il n’y a pas d’intérêt. Et il faut autant de temps pour commander 10.000 fleurs que 100. » Produire beaucoup pour vendre plus, toujours.

L’article de Reporterre est ici.

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A propos Jazz Man

Point culminant du département du Nord, Anor (3 200 habitants) se situe à la limite de l’Aisne, de la Belgique et des Ardennes. Notre commune, bocagère et joliment vallonnée, est adhérente au Parc Naturel Régional de l’Avesnois. En juin 2014, un projet "d'unité de fabrication" de granulés de bois (120 000 T/an) et une centrale biomasse sans cogénération de 15 MW, nous intrigue lors de l’enquête publique. Le 18 décembre 2014, le préfet du Nord accorde à la société Jeferco l'autorisation d'exploiter cette usine expérimentale de pellets industriels qui serait destinée à alimenter des centrales électriques utilisant le bois-énergie au Danemark ou en Allemagne. Nous créons un collectif qui devient rapidement l'association Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous déposons un recours au Tribunal Administratif de Lille. En janvier 2016, la société Jeferco, ne trouvant pas suffisamment de bois vert dans le département le moins boisé de France, obtient du préfet un arrêté complémentaire lui permettant d'utiliser des bois de classe B : bois peints, collés, vernis et pouvant contenir des métaux lourds, des fongicides, des insecticides, des pesticides, des COV ou des HAP. Le 28 février 2017, le Tribunal Administratif de Lille annule l'autorisation d'exploiter. Début mars 2017, le promoteur fait appel mais le préfet abandonne. Le 15 juin 2017, il obtient un sursis mais ne met pas en œuvre son projet, sans doute consciente des lacunes du dossier. Début juillet 2017, ce promoteur dépose un nouveau projet - la loi ayant changé pour lui être plus favorable - soumis à enquête publique du 01 au 30 juin 2018. Le 06 août 2018, la commissaire enquêteur publie un rapport de 400 pages, ses conclusions et son avis : AVIS DÉFAVORABLE. En septembre 2018, nous découvrons que le promoteur a déposé en juin 2017 le même projet à Damblain, une commune du département des Vosges. Serait-ce un plan B ? Le 16 octobre 2018, le CoDERST donne un avis favorable au second projet Jeferco, sans tenir compte de l'avis défavorable de l'enquête publique. Le 25 octobre 2018, le préfet accorde une autorisation d'exploiter, ne tenant aucun compte de l'avis défavorable émis par le commissaire enquêteur. Et au même moment, nous découvrons que fabriquer du pellet avec du bois de classe 'B', ça ne peut pas fonctionner. Les américains ont abandonné cette technique et aucun exploitant au monde n'a réussi à passer au stade industriel. C'est donc bien une usine expérimentale ! Le 11 décembre 2018, le préfet des Vosges signe l'autorisation d'exploiter à Damblain : le plan B devient un plan A. Le 28 février 2019, nous déposons une requête en annulation auprès du Tribunal Administratif de Lille pour le second projet. Le 18 mars 2019, à propos du premier projet, le Ministre de la Transition Écologique et Solidaire informe la Cour Administrative d'Appel de Douai de l'obtention, par la société Jeferco, d'une nouvelle autorisation préfectorale (qui annulerait la première) pour ce projet d'usine expérimentale de pellets industriels. Le 24 avril 2019, le promoteur dépose un mémoire en maintien d'appel, expliquant que, pour lui, il n'y a pas de second projet mais "un acte de régularisation du premier projet ayant un caractère modificatif ou substitutif". Le 30 mai 2019, nous déposons un mémoire en demande de non-lieu à statuer. Le 06 juin 2019, la Cour Administrative d'Appel de Douai est réunie en audience publique. Le rapporteur public demande le non-lieu à statuer. Le 20 juin 2019, la Cour d'appel de Douai prend un arrêté selon lequel "il n’y a pas lieu de statuer sur la requête de la société Jeferco". Le 26 aout 2019, la société Jeferco dépose un pourvoi en cassation auprès du Conseil d’État qui a 3 mois pour examiner et admettre ou refuser cette demande. Le second projet est en cours d'instruction au Tribunal Administratif de Lille. Une clôture de l'instruction est annoncée pour le 30 septembre 2019. Ce type d'usine expérimentale et polluante, fonctionnant 24/24, sept jours sur sept, va contribuer à industrialiser nos forêts. Elle n'a sa place ni ici, ni ailleurs !
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