Les arbres et le carbone.

Dans un article du 15 avril 2017, je vous ai parlé du livre de Peter Wohlleben « LA VIE SECRÈTE DES ARBRES ». Voici le chapitre intitulé « Les arbres et le carbone », dont la lecture devrait être faite dans toutes les écoles.

Le « Président » est le surnom donné à un sequoia géant de Californie. Il mesure plus de 75 mètres, est âgé de 3200 ans et sa croissance est équivalente à un mètre-cube par an.


Les arbres et le carbone (page 107)

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Une vision largement répandue des cycles de la nature voudrait que les arbres soient de parfaits exemples de bilan carbone équilibré. Ils réalisent la photosynthèse, produisent ainsi des composés carbonés organiques qu’ils utilisent pour se développer, et ils emmagasinent au cours de leur vie jusqu’à 20 tonnes de CO2 dans leur tronc, leurs branches et leur système racinaire. Quand ils meurent, une quantité de gaz à effet de serre strictement équivalente est libérée par l’action de champignons et de bactéries qui digèrent le bois et le rejettent, transformé, dans l’atmosphère. Cette vision simpliste est aussi à l’origine de la croyance selon laquelle la combustion du bois serait sans incidence sur le climat. Après tout, quelle différence y aurait-il entre la décomposition d’une bûche en ses composants gazeux par des micro-organismes et la même action par combustion dans le poêle à bois du salon ?

Le fonctionnement de la forêt n’est pas aussi simple. Elle est en réalité un gigantesque aspirateur à CO2 dont elle absorbe et stocke en permanence les composés organiques volatils. Une partie du CO2 est effectivement rejetée dans l’atmosphère à la mort du végétal, mais la plus grande part reste acquise à l’écosystème. Le tronc vermoulu est lentement réduit en miettes toujours plus petites et absorbé par différentes espèces qui, centimètre après centimètre, l’enfouissent de plus en plus profondément dans le sol. L’ultime reliquat est pris en charge par la pluie qui assure la pénétration des résidus organiques dans la terre. plus on s’enfonce dans le sol, plus la température baisse. Et à mesure que la température baisse, la vie ralentit, jusqu’à s’arrêter presque totalement. Le CO2 trouve ici son dernier repos sous forme d’humus et entame un lent, très lent processus de transformation et d’enrichissement. Dans un avenir lointain, peut-être sera-t-il devenu houille ou lignite.

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Les gisements actuels de charbons fossiles sont issus du processus de transformation de débris végétaux entamé il y a environ 300 millions d’années. A l’époque, les arbres étaient un peu différents, ils ressemblaient à des fougères ou à des prêles géantes, mais avec leurs 30 mètres de hauteur et des troncs qui pouvaient mesurer 2 mètres de diamètre, ils avaient l’envergure de nos espèces actuelles. La plupart poussaient dans les marais ; quand ils arrivaient en fin de vie, leurs troncs tombaient dans les eaux marécageuses où ils se décomposaient très peu. Au fils des millénaires, d’épaisses couches de tourbe se sont ainsi formées et se sont peu à peu tassées puis transformées en charbon sous l’effet de la pression exercée par les éboulis successifs. Ce sont des forêts fossiles qui aujourd’hui alimentent les grandes centrales électriques. N serait-ce pas une idée sensée et belle de donner à nos arbres une chance de vieillir comme leurs ancêtres ? Ils pourraient au moins de nouveau stocker dans le sol une partie du CO2 qu’ils absorbent.

La formation de charbon est aujourd’hui quasi inexistante, car l’exploitation forestière impose d’éclaircir constamment les forêts. Il en résulte que les rayons du soleil pénétrant jusqu’au sol réchauffent le milieu et stimulent le démarrage des espèces de l’étage inférieur. Pour se développer, celles-ci consomment jusqu’aux toutes dernières réserves d’humus des couches profondes et les rejettent dans l’atmosphère sous forme de gaz. La quantité de gaz à effet de serre émise par le processus correspond à peu près à celle rejetée par la combustion du bois. Pour chaque bûche que vous brûlez chez vous dans le poêle familial, dehors, le même volume de CO2 est libéré dans l’atmosphère par les sols forestiers lorsque de nouvelles espèces s’y développent. Sous nos latitudes, les réserves de carbone du sol se vident aussi vite qu’elles se constituent.

Vous pourrez néanmoins observer le début du processus de carbonisation lors d’une prochaine promenade en forêt. Creusez un peu le sol jusqu’à ce qu’apparaisse une couche claire. La terre de couleur sombre située au-dessus de cette couche est fortement enrichie en carbone. Si nous ne touchions plus à la forêt, nous aurions ici un premier degré de charbon, de gaz naturel ou de pétrole. Aujourd’hui, ce processus peut de nouveau se dérouler sans perturbations dans de grands territoires protégés comme les réserves naturelles situées dans des parcs nationaux. Je me dois toutefois de préciser que la minceur des couches d’humus n’est pas imputable à la seule sylviculture moderne. Les Romains et les Celtes, qui pratiquaient déjà des coupes répétées dans leurs forêts, ont été parmi les premiers à interrompre les processus de transformation naturels.

Mais que devient le CO2 que les arbres absorbent ? Et ils ne sont pas les seuls : tous les végétaux, y compris les algues marines, filtrent le CO2 de l’air. Chez celles-ci, lorsqu’elles meurent, il descend dans les profondeurs pour être stocké dans la vase sous forme de combinés carbonés organiques. Ces volumes s’ajoutent aux résidus animaux comme le calcaire des coraux, qui est l’un des plus grands réservoirs à CO2. Ainsi, sur des centaines de millions d’années, d’énormes quantités de carbone ont été soustraites à l’atmosphère. Au carbonifère, période géologique de la formation de vastes dépôts de charbon, la concentration de CO2 dans l’air était neuf fois supérieure à aujourd’hui, donc très élevée ; puis les forêts, parmi d’autres facteurs, ont contribué à abaisser ce taux à trois soi la concentration que nous connaissons actuellement. Mais où l’exercice s’arrête-t-il pour nos forêts ? Vont-elles continuer à stocker du carbone jusqu’à ce que l’air n’en contienne plus ?

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A vrai dire, la question ne se pose plus car cela fait déjà quelque temps que nous nous sommes employés à inverser le processus avec notre frénésie de consommation et que nous ponctionnons allégrement les réserves de carbone. Pétrole, gaz et charbon sont brûlés sous forme de combustibles ou de carburants et rejetés dans l’air. Modification du climat mise à part, serait-ce un bienfait que nous libérions aujourd’hui des gaz à effet de serre de leur prison souterraine et les rejetions dans l’atmosphère ? Je n’irai pas jusque-là, mais force est de constater que l’augmentation actuelle de la concentration de CO2 dans l’air a un effet fertilisant. Les derniers inventaires forestiers révèlent que les arbres poussent plus vite. Les tables d’estimation de productivité on dû être adaptées, car entre-temps le volume de biomasse produite est supérieur d’environ un tiers à ce qu’il était il y a seulement quelques dizaines d’années. Mais n’avons-nous pas appris que, pour un arbre, la lenteur était gage de longévité ? Cette croissance rapide, que l’agriculture, de son coté, dope encore par des apports massifs d’azote, n’est pas saine. La règle du « moins (de CO2 ) est plus (de longévité) » (*) est plus que jamais valable.

Lorsque j’étais étudiant, on nous enseignait que les jeunes arbres avaient plus de vitalité et poussaient plus vite que les vieux. Cette thèse, aujourd’hui encore largement répandue, a pour conséquence que l’on estime devoir rajeunir les forêts. Rajeunir ? En pratique, cela signifie abattre les vieux arbres et les remplacer par de jeunes plants. Aux dires des associations de propriétaires forestiers et des représentants de sylviculteurs, ce serait le seul moyen de stabiliser les forêts qui pourraient alors produire beaucoup de bois et ainsi capter et transformer un beau volume de CO2  atmosphérique. Le ralentissement de la croissance intervenant, selon les espèces, prétendument entre 60 et 120 ans, c’est le seuil retenu pour donner le top départ aux tronçonneuses et autres engins de ramassage. A croire que l’idéal de jeunesse éternelle en vogue dans notre société moderne a été transposé à la forêt. Du moins est-ce l’impression que cela donne, car à l’aune « humaine », à 120 ans, un arbre termine tout juste sa scolarité.

Et de fait, les hypothèses scientifiques jusque-là admises sont totalement contredites par les récents travaux d’une équipe de chercheurs internationale. Ces scientifiques ont mené une vaste étude concernant 700 000 arbres sur tous les continents. Leurs conclusions sont surprenantes : plus les arbres sont vieux, plus ils poussent vite. Des arbres présentant un tronc d’un mètre de diamètre produisaient trois fois plus de biomasse que des individus moitié moins gros. Il apparaît ainsi que, chez les arbres, vieux n’est pas synonyme de faible, bossu et vulnérable, mais de vigoureux et performant. Les arbres-vieillards sont nettement plus productifs que les jeunes blancs-becs, et ils sont de précieux alliés des hommes dans leur lutte contre le réchauffement climatique. Depuis la publication de cette étude, prôner le rajeunissement  des forêts pour les revitaliser s’apparente à de la tromperie. Le vieillissement d’un arbre peut tout au plus entraîner une dépréciation de la valeur marchande du bois. Avec l’âge, le risque d’un développement de pourriture fongique à l’intérieur du tronc augmente, mais cela ne ralentit pas la croissance.

Si nous voulons que les forêts jouent pleinement leur rôle dans la lutte contre le changement climatique, nous devons les laisser vieillir. Les principales associations de protection de la nature ne demandent pas autre chose.

(*) : Allusion à la notion de « Less is more » de l’architecte Mies van der Rohe (1886-1969), défenseur d’une esthétique claire et dépouillée ; aujourd’hui également synonyme de rationalité, de simplicité et de bon sens.
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Le « Président », séquoia géant de 3200 ans.

 

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