Objectif pour la forêt française : adapter la forêt aux marchés.

292  Un article de JNE, par Jean-Claude Génot, le 3 octobre 2016.

L’État a fait adopter un Programme national de la forêt et du bois au travers du Conseil supérieur de la forêt et du bois.

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La forêt doit produire plus. Ici, forêt domaniale de Fourmies.

 

Or, dans ce Conseil, les représentants de la filière bois et leurs alliés sont majoritaires par rapport aux défenseurs de la nature, dont l’un d’entre eux, France Nature Environnement, a cautionné la stratégie issue du Grenelle de l’environnement qui a donné naissance à une loi d’orientation sur la forêt et à ce programme qui vise à produire plus.

 

Les grands objectifs de ce programme national qui va être décliné au niveau régional sont les suivants :

 

 

1) Créer de la valeur dans le cadre de la croissance verte, en gérant durablement la ressource disponible en France, pour la transition bas carbone.

La novlangue néolibérale des productivistes ne fait pas illusion, ainsi «créer de la valeur» veut dire exploiter, voire surexploiter, les forêts. En effet ce programme vise à mobiliser 12 millions de m3 supplémentaires. Rien ne manque dans ce florilège de mots creux, pas même les oxymores comme la stupide « croissance verte ».

Faut-il encore rappeler aux technocrates que la croissance est impossible dans un monde fini, car ces « valeurs » créées par l’homme sont issues de la nature : roches, plantes, animaux, sols, eaux. Cette fois la verdure est garantie puisque ce sont des arbres que l’on va couper. Enfin, nous sommes rassurés puisque tout cela sera réalisé en gérant durablement la ressource. Avec quels indicateurs fiables de durabilité ? Les mêmes que ceux ayant permis de fixer initialement 20 millions de m3 de bois supplémentaires, réduits à 12 sans que l’on sache vraiment le pourquoi du comment ?

Soulignons enfin que l’abattage de forêts se fait au nom d’une transition dite écologique ou bas carbone, nouvel étalon de la pensée unique environnementaliste. La forêt n’est plus considérée comme un milieu complexe mais comme une usine à fournir un matériau renouvelable, renouvelable à condition de ne pas trop entamer le capital ni d’endommager la machine-outil !

2) Répondre aux attentes des citoyens et s’intégrer à des projets de territoires.

Il est étrange que cet objectif qui affiche une volonté d’ouverture à la société civile s’exprime dans sa déclinaison régionale (exemple de la région Grand Est) par une action qui consiste à « communiquer de manière volontariste auprès du grand public sur les enjeux de la sylviculture et de la récolte de bois pour la filière et l’économie locale, dans le cadre de la multifonctionnalité des forêts ». Cela signifie clairement qu’il va falloir convaincre les usagers des forêts d’accepter les coupes importantes, les piles de bois énormes au bord des chemins et la mécanisation systématique avec des abatteuses qui remplacent les bûcherons.

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D’ailleurs, dans un document intitulé « Atouts, Faiblesses, Opportunités et Menaces » rédigée par la commission régionale Grand Est, on considère comme menace « le développement des préoccupations sociétales et environnementales au détriment de la perception des enjeux multifonctionnels (fonction économique des forêts) ». C’est vrai : il faut en finir avec ce public qui vient en forêt pour ressentir un peu de magie et de mystère et contempler des sous-bois et des gros arbres. Place à la multifonctionnalité réduite à sa plus simple expression, à savoir la fonction économique de la forêt ! Mais où sont passées les fonctions d’accueil et de protection de la forêt, qui avec la production de bois constituent les trois piliers d’une vision soutenable de la forêt ?

3) Conjuguer atténuation et adaptation des forêts françaises au changement climatique.

Cet objectif d’adaptation au changement climatique vise à renouveler la forêt avec des essences plus adaptées. Cela signifie en langage codé des forestiers : planter des essences résineuses à la place des feuillus. Car la forêt française est composée de trois quarts de feuillus et un quart de résineux, alors que la filière bois demande exactement l’opposé. Comme cela est-il possible ? Les prélèvements seront tellement importants qu’on pratiquera des coupes rases et qu’ensuite il sera facile d’avoir recours aux plantations. Encore faut-il savoir qui paiera ces plantations et espérer qu’aucun aléa biologique ou climatique ne viendra ruiner cet investissement coûteux. Cette volonté d’adapter la forêt au changement climatique est une conception interventionniste de la gestion forestière sous-tendue par une pression des pépiniéristes et des industriels consommateurs de résineux calibrés et standardisés. A aucun moment les productivistes n’envisagent de gérer les forêts avec les arbres existant dont la diversité génétique peut garantir une certaine résilience. De plus, ils ne se demandent pas si ce choix de modifier la forêt est économiquement viable. Enfin, comme par hasard, les résineux seront les plus adaptés au changement climatique…

4) Développer des synergies entre forêt et industrie.

Cette synergie se cristallise sur un objectif qui résume à lui seul l’esprit de tout ce programme : « adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés ». Jusqu’à présent, c’est la filière qui s’était adaptée à la ressource disponible, mais désormais l’occasion est trop belle avec le changement climatique de reconstruire une forêt répondant mieux aux attentes de l’industrie. En région Grand Est, l’objectif a été atténué par rapport au programme national puisqu’il s’agit de « co-adapter forêt et industrie ». Toutefois, une des actions qui accompagne cet objectif stratégique est sans équivoque : « adapter la sylviculture aux attentes des marchés tout en favorisant la diversité des essences ». Une double contrainte comme aurait dit François Terrasson. Ce choix stratégique a été guidé par l’industrie avec le soutien des pouvoirs publics, sans réel débat de société. Nul doute que la filière ne retiendra que la première partie de la proposition en oubliant « tout en favorisant la diversité des essences », sauf s’il s’agit de la diversité des essences résineuses…

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Et la biodiversité dans tout cela ? Elle est évoquée dans les conditions pour être en capacité de remplir les objectifs de la façon suivante : «connaître, préserver et valoriser la biodiversité». C’est général, vague et indigne d’un pays européen. La France veut exploiter ses forêts en indiquant un chiffre en volume sans se fixer également un objectif chiffré de forêt à protéger alors que dans le même temps l’Allemagne fédérale a demandé à ses Länder de mettre 10 % de leurs forêts en réserve intégrale !

D’ailleurs, l’autorité environnementale a donné un avis assez négatif sur ce programme. Elle relève « l’absence d’objectifs techniques concrets en matière d’environnement, sauf pour ce qui concerne l’adaptation au changement climatique, la nécessité de présenter les justifications environnementales du projet, de caractériser les impacts des plantations de résineux et de peupliers préconisées, de préciser le cadrage donné aux programmes régionaux forêt bois, notamment pour ce qui est des mesures en faveur de la biodiversité associées, et de l’argumentaire du ciblage des forêts où effectuer des prélèvements de bois supplémentaires. »

En visant à décapitaliser et à rajeunir les forêts, ce programme ne va pas du tout améliorer la naturalité des forêts françaises. La naturalité se mesure le long d’un gradient grâce à des critères tels que l’ancienneté de la forêt, le bois mort, l’indigénat des espèces qui la composent et sa structure (étagement vertical et horizontal). En favorisant des plantations qui vont augmenter la part des résineux au détriment des feuillus, l’exploitation de ces résineux sur des cycles relativement court va relâcher le carbone accumulé dans la biomasse, le sol, le bois mort et l’humus. De plus, la conversion des feuillus en résineux modifie l’albédo des arbres (pouvoir réfléchissant pourtant plus bas chez les résineux que les feuillus), la rugosité de la canopée (capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol (plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus) et tous ces paramètres sont plus négatifs en terme d’atténuation de chaleur pour les plantations de résineux que pour les forêts matures de feuillus d’où une contribution au réchauffement plutôt qu’une atténuation !

Finalement, en croyant opter pour une politique « bas carbone », ce plan va entraîner une gestion forestière qui sera débitrice de carbone et qui contribuera au réchauffement climatique.

L’article de JNE est ici.

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A propos Jazz Man

Alerté lors de l’enquête publique en mai 2014 et intrigué par le projet d’usine de pellets industriels dans le bocage de Saint-Laurent à Anor, je me suis procuré l’ensemble des documents du dossier : étude d’impact, avis de l’autorité environnementale, avis de la commissaire enquêteur, avis du Parc Naturel Régional de l’Avesnois, rapport de l’inspection des installations classées et arrêté préfectoral accordant l’autorisation d’exploiter une unité de fabrication de granulés de bois et une centrale biomasse. J'ai été atterrés par ce que j'y ai lu. Plusieurs riverains étaient du même avis, nous avons donc créé un collectif. Au bout de quelques mois ce collectif est devenu une association : Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous avons déposé un recours au Tribunal Administratif de Lille. En janvier 2016, la société Jeferco obtient une autorisation complémentaire permettant d'utiliser du bois de classe B (bois peints, collés, vernis et contenant potentiellement des métaux lourds) dans le process de fabrication de son pellet industriel. Le 28 février 2017, le Tribunal Administratif de Lille annule l'autorisation d'exploiter que le préfet du Nord avait accordé à la société Jeferco.
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