Le mythe du carbone neutre.

Le rapport « De biomasse à…biomascarade » publié par Greenpeace Canada en 2011, que nous avons évoqué à plusieurs reprises sur ce blog, démonte l’argument largement relayé par l’industrie et par certains gouvernements selon lequel  la combustion de biomasse est bonne pour le climat parce qu’elle est carboneutre, c’est-à-dire que ses émissions de gaz à effet de serre (GES) sont nulles.  Pour Greenpeace, « la combustion de biomasse émet d’immenses quantités de CO2 tandis que l’extraction de biomasse perturbe les réserves forestières de carbone. La bioénergie forestière entraîne des conséquences climatiques sur des décennies, voire plus d’un siècle après la combustion, jusqu’à ce que le carbone émis soit recapté ». Pourtant,  la société Jeferco, qui n’a aucune expérience dans le domaine de la biomasse, déclare que le projet d’implantation de l’usine de granulés à Anor s’inscrirait dans le cadre du développement durable, dans les objectifs fixés par la COP 21 et deviendrait un maillon de la Troisième Révolution Industrielle (REV3). Voyons ci-dessous comment cette société pourrait revoir et modifier son positionnement selon la science la plus récente.

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Extrait du rapport de Greenpeace :

 La combustion du bois émet beaucoup de gaz carbonique. Chaque tonne de bois brûlé (à une humidité de 45 %) émet en général une tonne de CO2 . Aux États-Unis, il a été démontré que les centrales électriques à la biomasse actuelles émettent jusqu’à 150% de plus de CO2 que si elles brûlaient du charbon et 400 % plus de CO2 que si elles carburaient au gaz naturel. Même dans les centrales de cogénération, où la chaleur générée par la biomasse remplace celle qui provenait de combustibles fossiles, jusqu’à 200 % plus de carbone est relâché en moyenne en comparaison à une même quantité d’électricité et de chaleur dérivée du gaz naturel. Au Canada, selon les centrales électriques de biomasse elles-mêmes, les émissions à la source pour les petites centrales (15-30MW) sont en moyenne de 269 000 tonnes de CO2 par centrale et par an, l’équivalent de l’ajout de 67 500 voitures au parc automobile canadien. Cependant, les gouvernements et les promoteurs de la biomasse répliquent que la combustion du bois est « carboneutre » parce que les arbres repousseront et refixeront éventuellement le carbone émis pendant la combustion. Également, certains ajoutent que le carbone stocké dans la biomasse aurait été émis de toute façon à travers la décomposition. Ainsi, les gouvernements provinciaux et le Canada ne comptabilisent pas ces émissions de GES provenant de la bioénergie en assumant le simple concept de « carboneutralité ». Cette méthodologie a pour résultat que des émissions de l’ordre de 40 mégatonnes par année, c’est-à-dire l’équivalent de toutes les émissions du parc automobile canadien en 2009, sont littéralement cachées par nos gouvernements. Le concept « carboneutre » entraîne selon plusieurs chercheurs une importante erreur de comptabilité du carbone et un nombre croissant d’études reconnaît l’inexactitude de la « carboneutralité » et l’urgence d’en corriger les nombreuses failles puisque :

  1. Les arbres qui sont coupés auraient continué à capter du carbone de l’atmosphère pendant plusieurs années s’ils étaient laissés debout. La coupe et l’extraction de biomasse court-circuitent le cycle du carbone.
  2. Il faut plusieurs décennies, même des siècles, pour que les forêts se régénèrent et recapturent le CO2 qui a été relâché d’un seul coup lors de la combustion. L’importance de ce délai de recapture est souligné par les nouveaux travaux du GIEC sur les énergies renouvelables.
  3. Les émissions indirectes en provenance de la récolte de biomasse forestière (l’érosion, la décomposition accélérée, etc.) réduisent encore plus les réservoirs forestiers de carbone, tandis que les pertes en nutriments et en carbone ralentissent la régénération.
  4. Le carbone de la biomasse forestière reste dans les forêts intactes pendant des décennies, même pendant la décomposition. Une grande partie de ce carbone est recyclée dans le sol, ce qui permet à la prochaine génération d’arbres de mieux séquestrer le carbone de l’air, alors que le reste est relâché très lentement.
  5. De grandes quantités d’énergies sont nécessaires pour extraire, transporter, broyer, sécher, presser, stocker et livrer la biomasse. Ce qui ajoute à l’empreinte climatique globale de la bioénergie forestière.

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Urgence de réajuster les politiques selon la science la plus récente.

Comme Johnson (2009) l’a fait remarquer, récolter des forêts entières pour les brûler à des fins énergétiques, sans tenir compte de quelque émission que ce soit, est absurde et ignore un grand contentieux de littérature scientifique. Déjà dans les années 90, plusieurs articles décrivaient des méthodes et des cadres spécifiques pour comptabiliser le carbone émis par la production de bioénergie forestière. Suivre les variations des stocks forestiers dans les scénarios de comptabilisation de carbone, actuellement complètement négligées parce que considérées « carboneutres », est la méthode qui devrait être privilégiée. La recherche récente montre comment inclure ces stocks forestiers de carbone dans les scénarios de comptabilisation et les agences gouvernementales doivent au plus vite montrer la voie et cesser d’utiliser le faux concept de « carboneutralité ». Les provinces canadiennes devraient s’inspirer de l’État du Massachusetts qui a confié, en 2009 au Centre Manomet pour les sciences de la conservation, le mandat de produire une analyse de l’empreinte climatique de la biomasse et d’évaluer des normes potentielles pour les émissions de carbone biogénique. Après avoir découvert que les émissions de GES de la biomasse pour l’électricité seraient pires que de continuer à brûler du charbon pendant plusieurs décennies, l’État a proposé de nouveaux règlements qui restreindront l’éligibilité des installations énergétiques de biomasse à des crédits d’énergie renouvelable.

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 La comptabilisation par le gouvernement canadien des émissions de GES provenant de la foresterie, de la bioénergie et de l’extraction de la biomasse forestière est un échec. La méthodologie utilisée ignore le délais de recapture du carbone et la dette de carbone encourue par la production d’énergie provenant de la forêt, ce qui va à l’encontre des prises de position scientifiques et bénéficient aux pollueurs tout en encourageant la diminution drastique des réservoirs de carbone forestiers. Pour s’attaquer aux changements climatiques, l’humanité ne dispose pas de décennies ou de siècles en réserve. Il est crucial de réduire immédiatement les émissions de GES. Retarder ces réductions en attendant que les arbres repoussent constitue une façon irresponsable de faire face à la crise climatique actuelle.

Vous pouvez relire, sur ce blog, les articles déjà publiés sur le même sujet, notamment :

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A propos Jazz Man

Alerté lors de l’enquête publique en mai 2014 et intrigué par le projet d’usine de pellets dans la zone d’activité Saint-Laurent à Anor (à 150 m de chez moi) , je me suis procuré l’ensemble des documents du dossier : étude d’impact, avis de l’autorité environnementale, avis de la commissaire enquêteur, avis du Parc Naturel Régional de l’Avesnois, rapport de l’inspection des installations classées et arrêté préfectoral accordant l’autorisation d’exploiter une unité de fabrication de granulés de bois et une centrale biomasse. J'ai été atterrés par ce que j'y ai lu. Plusieurs riverains étaient du même avis, nous avons donc créé un collectif. Au bout de quelques mois ce collectif est devenu une association : Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous avons déposé un recours au Tribunal Administratif de Lille. Et en janvier 2016, la société Jeferco obtient une autorisation complémentaire permettant d'utiliser du bois de classe B (bois peints, collés, vernis) dans le process de fabrication de son pellet industriel.
Cet article a été publié dans Biomasse, Filière bois - Energie, Pollution - Santé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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