L’échec des grandes centrales de biomasse.

Un article du site novethic.fr, publié le 23 janvier 2013.

Un rapport publié en décembre 2012 disqualifie la politique énergétique misant sur la biomasse forestière pour produire de l’électricité. Incapables de mobiliser de nouvelles ressources en bois-énergie, les grandes centrales à biomasse fragilisent les filières existantes. Le rapport pointe en revanche le succès des filières locales.

La politique énergétique ciblée sur des grosses centrales à biomasse ne marche pas. Sur les quatre appels à projets lancés par la commission de régulation de l’énergie (CRE), un tiers des projets retenus a été abandonné et la capacité finalement installée en 2012 serait de 180 mégawatts électriques (MWe), soit à peine plus de 10 % de la capacité totale planifiée. Le rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) qui publie ces chiffres demande que cette politique nationale de gros projets soit « impérativement revue ». Car, outre son inefficacité, elle déstabilise la filière bois-énergie en France. Deuxième énergie renouvelable après l’hydraulique, le bois représente 7% de l’énergie primaire consommée en France. Et les ambitions nationales en termes d’énergie renouvelable voudraient passer à 10% lors de la prochaine décennie. Le constat partagé que les forêts françaises sont sous-exploitées a ainsi nourri l’ambition de faire du mégawatt avec du bois, sans regarder de plus près l’organisation de la filière. Et c’est là que le bât blesse. Les gros projets n’ont pas été capables de créer une offre de bois supplémentaire.

Drax_Angleterre_centrale_thermique_biomasse_Chris_Allen

Des projets trop importants, déconnectés des capacités de mobilisation locale

En effet, sur la douzaine de millions de m3 (Mm3) de bois supplémentaire planifiée par le Grenelle de l’environnement d’ici 2012, moins de 1 Mm3 supplémentaire a pu être mobilisé. Selon Christophe Chauvin, chercheur à l’Irstea, un tel décalage s’explique par la difficulté d’accès à la ressource, disséminée parmi une multitude de propriétaires forestiers, et par le prix. « Jusqu’à présent, le marché du bois-énergie était basé sur des co-produits, comme la sciure, donc sur une ressource à des coûts marginaux. Mais à partir du moment où les projets mobilisent du bois en forêt, l’industrie se heurte à des prix de revient très élevés. Les industriels qui avaient tablé sur un certain prix ne s’y retrouvent pas », explique le spécialiste. Le rapport du CGAAER sur « les usages non-alimentaires de la biomasse » souligne par ailleurs que la forte concurrence sur les co-produits du bois a considérablement renchéri leur prix. D’autant que l’activité de sciage, qui fournit justement déchets et chutes de bois, diminue en France, à cause d’une délocalisation des activités vers l’Europe centrale et vers l’Asie. En conséquence, les projets de centrales qui aboutissent créent une pression supplémentaire sur des ressources déjà exploitées. Les cellules biomasse régionales, chargées par l’État d’arbitrer l’utilisation de la ressource en cas de tension, constatent en effet des projets trop importants, déconnectés des capacités de mobilisation locale. Certaines organisations écologistes ont également tiré la sonnette d’alarme. Dans la Drôme, la Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature lance l’alerte suite à deux projets de centrales à Pierrelatte et Laveyron qui consommeraient respectivement 150 000 t et 200 000 t de bois par an : « Nous avançons vers une catastrophe écologique à court terme : surexploitations des milieux forestiers, coupes rases, puis transport et importation massive de bois. »

« On est à un moment charnière avec des grosses unités qui finissent par s’installer, reconnaît Christophe Chauvin. Et c’est imaginable de voir des cargos en provenance du Canada approvisionner des usines stratégiquement implantées sur des cours d’eau. » Face au manque de ressource, un autre scénario est donc envisageable : importer du bois à bas prix.

105

La supériorité d’une production d’énergie décentralisée

Mais ce serait sans compter sur le succès des filières bois-énergie locales. Aujourd’hui, les grands opérateurs de l’énergie comme GDF-Suez ou Véolia, porteurs des projets biomasses de taille industrielle, doivent concéder la supériorité d’une organisation décentralisée de cette production. « Le bois à vocation énergétique, issu d’éclaircies forestières, de déchets de coupes ou de scierie, est très dépendant du contexte local pour sa production », souligne la mission du CGEAAER. « Les projets ancrés dans le territoire sont mieux intégrés aux réalités des ressources locales et mieux acceptés par les forestiers », confirme Christophe Chauvin. Des filières locales de bois-énergie font leurs preuves depuis les années 1980. D’abord expérimentales, ces initiatives ont progressivement été soutenues par les collectivités locales, puis par des politiques nationales. Entre 2009 et 2011, le fonds chaleur géré par l’Ademe a ainsi permis de lancer 357 petites et moyennes installations pour une capacité énergétique de 942,5 MW. À l’opposé des appels à projets de la CRE « contestés » sur le terrain, les petites et moyennes installations de production d’énergie accompagnées par l’Ademe « n’ont pas suscité d’opposition forte, les acteurs locaux y étant impliqués », souligne le rapport. Une autre limite des grandes centrales de co-génération est qu’elles ne savent pas quoi faire de la chaleur. La mission du CGAAER s’interroge ainsi « sur la réalité de la valorisation de la chaleur co-générée » avec l’électricité. Si l’énergie thermique est perdue, le bilan énergétique des grosses unités en prend un coup. Pour Christophe Chauvin, la supériorité des projets territoriaux est justement de s’articuler avec le chauffage d’équipements locaux.

Dans leurs conclusions, les experts missionnés par le CGAAER appellent à un renversement de logique. Plutôt que de chercher à faire du KW, la politique bois-énergie devrait redynamiser la filière bois, puis s’assurer de la valorisation de la chaleur, et, en bout de chaîne, produire éventuellement de l’électricité. Articuler localement la production aux ressources et aux besoins, la transition énergétique n’est plus loin.

L’article de Novethic est ici

Publicités

A propos Jazz Man

Alerté lors de l’enquête publique en mai 2014 et intrigué par le projet d’usine de pellets industriels dans le bocage de Saint-Laurent à Anor, je me suis procuré l’ensemble des documents du dossier : étude d’impact, avis de l’autorité environnementale, avis de la commissaire enquêteur, avis du Parc Naturel Régional de l’Avesnois, rapport de l’inspection des installations classées et arrêté préfectoral accordant l’autorisation d’exploiter une unité de fabrication de granulés de bois et une centrale biomasse. J'ai été atterrés par ce que j'y ai lu. Plusieurs riverains étaient du même avis, nous avons donc créé un collectif. Au bout de quelques mois ce collectif est devenu une association : Anor Environnement. Le 20 novembre 2015, nous avons déposé un recours au Tribunal Administratif de Lille. En janvier 2016, la société Jeferco obtient une autorisation complémentaire permettant d'utiliser du bois de classe B (bois peints, collés, vernis et contenant potentiellement des métaux lourds) dans le process de fabrication de son pellet industriel. Le 28 février 2017, le Tribunal Administratif de Lille annule l'autorisation d'exploiter que le préfet du Nord avait accordé à la société Jeferco.
Cet article a été publié dans Biomasse, Filière bois - Energie, Usine de pellets. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s